L'anthropophage

By Eugène Pottier

Written 1887-01-01 - 1887-01-01

As-tu le cœur bardé de fer ?

N'as-tu rien d'humain que la face ?

Es-tu de marbre, es-tu de glace ?

Alors suis-moi dans mon Enfer.

Je suis la vieille anthropophage

Travestie en société ;

Vois mes mains rouges de carnage,

Mon œil de luxure injecté.

J'ai plus d'un coin dans mon repaire

Plein de charogne et d'ossements ;

Viens les voir ! j'ai mangé ton père

Et je mangerai tes enfants.

Ici, c'est un champ de bataille,

On a fauché pendant trois jours ;

La Faucheuse était la mitraille,

Tous ces glaneurs sont les vautours.

Le blé, dans ces plaines superbes,

Étendait son jaune tapis….

Affamés, triez pour vos gerbes

Ces corps morts d'avec les épis.

Ceci c'est la maison de filles :

La morgue de l'amour malsain ;

Pour elle, écrémant les familles,

Le luxe a raccroché la faim.

Vois, sous le gaz, la pauvre infâme

Faire ses yeux morts agaçants,

Rouler son corps, vautrer son âme

Dans tous les crachats des passants.

Voici les prisons et les bagnes,

Les protestants par le couteau,

Comptant leurs crimes pour campagnes,

Et rusant avec le bourreau.

Au bagne on met l'homme qui vole

Dès qu'il épelle seulement,

Et quand il sort de cette école

Il assassine couramment !

Entrons dans les manufactures,

Les autres bagnes font moins peur :

On passe là des créatures

Au laminoir de la vapeur.

C'est une force qu'on dépense,

Corps, âme, esprit : reste un damné.

Là, c'est la machine qui pense

Et l'homme qui tourne engrené.

J'ai bien d'autres enfers encore,

Veux-tu que j'ouvre les cerveaux ?

Le virus de l'ennui dévore

La matrice de vos travaux.

Veux-tu que j'ouvre l'âme humaine ?

Le muscle intime en est tordu ;

L'amour aigri, qu'on nomme Haine,

Y fait couler du plomb fondu.

Je suis la vieille anthropophage

Travestie en société ;

Les deux masques de mon visage

Sont : Famille et Propriété.

L'homme parqué dans mon repaire

Manque à ses destins triomphants ;

Je le tiens, j'ai mangé ton père

Et je mangerai tes enfants !