Laon

By Albert Glatigny

Written 1870-01-01 - 1870-01-01

Il est des villes qui sont fières

De se changer en cimetières

Plutôt que de voir outrager

Leurs foyers, leurs maisons, leurs rues,

Et leurs morts, ombres apparues

Terribles devant l'étranger !

Elles n'ont qu'un mot : résistance !

Elles donnent leur existence

Stoïquement et gravement ;

La grande âme de la patrie

Vit dans leur enceinte inflétrie,

Et chante sur le sol fumant.

C'est Strasbourg calme sous les bombes

Qui chaque jour ouvrant des tombes,

Passent foudroyantes dans l'air ;

Noble cité qui se résigne

À la mort, et veut rester digne

De ses fils, Ulrich et Kléber !

C'est Toul, c'est Phalsbourg et Mézières

Qu'entourent de rouges lisières

Faites de mitraille et d'obus ;

C'est Montmédy, c'est Metz qui raille,

Du haut de sa forte muraille,

Les prussiens déjà fourbus.

Elles veulent bien disparaître,

Mais non pas laisser un nom traître.

Elles sont hautaines. Leur front

Indomptable auquel l'atmosphère

Fait une couronne, préfère

Les cicatrices à l'affront.

Elles sont l'honneur et l'exemple

De l'univers qui les contemple.

Leur sang, qu'il est pur et vermeil !

Coule par de noires blessures,

Mais leur joue est sans flétrissures,

Mais leurs yeux sont pleins de soleil.

Elles protégent, ces pucelles,

La terre sacrée, entre celles

Dont le nom veut dire grandeur.

Aux loups du nord, pleins de cyniques

Appétits, leurs blanches tuniques

Imposent encor la pudeur.

Ô villes saintes, ô martyres !

Vous dont les suaves sourires

Font baisser les yeux aux bourreaux,

Oh ! Quel pieux pèlerinage

Le monde fera, d'âge en âge,

Chez vous, nourrices de héros !

Mais à côté de ces guerrières,

Il est d'autres villes moins fières,

Bourgeoises dont l'unique plan

Est de vivre en paix dans la honte,

Et de lécher la main qui dompte :

N'est-ce pas, ô cité de Laon ?

Bah ! Que t'importe l'infamie,

Pourvu qu'on te laisse endormie

Dans ton égoïsme ouaté !

La gloire, quelquefois, ça coûte,

Et c'est du sang qu'il en dégoutte ;

C'est pénible, la liberté.

Pourquoi ne pas vivre à son aise,

Loin du bruit et de la fournaise ?

À quoi bon se brûler au feu ?

L'ennemi n'est pas si farouche ;

Il veut s'étendre dans ta couche,

Pourquoi l'en empêcher, bon dieu !

Laon est une fille publique

Qui veut bien rire, et ne s'explique

Nul de ces refus violents

Que d'autres villes font entendre.

Enfin, puisqu'elle veut bien tendre

Sa lèvre aux baisers des uhlans !

Ça l'irrite qu'on la défende,

Cette catin ; elle appréhende

Les gros mots de son prussien.

Il pourrait la battre. Eh ! Qu'a-t-elle

Donc à risquer ? Sa fange est telle,

Qu'elle n'a plus d'honneur ancien.

Ville prudente, ville infâme,

Ah ! Ville sans cœur et sans âme !

J'espère qu'on va te rayer

Du nombre des cités de France ;

Puisque tu mens à l'espérance,

Que tu ne sais que t'effrayer,

Que ta citadelle écroulée

Atteste, sombre et désolée,

Qu'au moins un français était là,

Qui n'acceptant point ta défaite,

Se fit de la mort une fête,

Le jour où Laon capitula ;

Et que désormais, sur ta joie,

Sur ta paix hideuse, l'on voie,

Terrible, la foudre à la main,

Crachant sur ta lâcheté blême

Un flot de cendre et d'anathême,

Le froid justicier Thérémin…