L’apparition de l’ombre de samuel à saül

By Alphonse Lamartine

Written 1823-01-01 - 1823-01-01

Peut-être… puisqu’enfin je puis le consulter,

Le ciel peut-être est las de me persécuter !

À mes yeux dessillés la vérité va luire.

Mais au livre du sort, ô Dieu, que vont-ils lire ?

De ce livre fatal, qui s’explique trop tôt,

Chaque jour, chaque instant, hélas ! révèle un mot.

Pourquoi donc devancer le temps qui nous l’apporte ?

Pourquoi dans cet abîme, avant l’heure… ? N’importe !

C’est trop, c’est trop longtemps attendre dans la nuit

Les invisibles coups du bras qui me poursuit :

J’aime mieux, déroulant la trame infortunée,

Y lire, d’un seul trait, toute ma destinée.

Est-ce toi qui, portant l’avenir dans ton sein,

Viens au roi d’Israël annoncer son destin ?

C’est moi.

Qui donc es-tu ?

La voix du Dieu suprême.

Tremble de me tromper !

Saül, tremble toi-même !

Eh bien ! qu’apportes-tu ?

Ton arrêt.

Parle.

Ô ciel !

Pourquoi m’as-tu choisie entre tout Israël ?

Mon cœur est faible, ô ciel ! et mon sexe est timide.

Choisis pour ton organe un sein plus intrépide.

Pour annoncer au roi tes divines fureurs,

Qui suis-je ?

Ta main tremble ! et tu verses des pleurs !

Quoi ! ministre du ciel, tu n’es plus qu’une femme !

Détruis donc, ô mon Dieu, la pitié dans mon âme !

Par tes feintes terreurs penses-tu m’ébranler ?

Mais ma bouche, ô mon roi, se refuse à parler.

Tes lenteurs, à la fin, lassent ma patience :

Parle, si tu le peux ; ou sors de ma présence !

Que ne puis-je sortir, emportant avec moi

Tout ce qu’ici je viens prophétiser sur toi !

Mais un Dieu me retient, me pousse, me ramène ;

Je ne puis résister à son bras qui m’entraîne.

Oui, je sens ta présence, ô Dieu persécuteur !

Et ta fureur divine a passé dans mon cœur.

Mais quel rayon sanglant vient frapper ma paupière !

Mon œil épouvanté cherche et fuit la lumière !

Silence !… l’avenir ouvre ses noirs secrets !

Quel chaos de malheurs, de vertus, de forfaits !

Dans la confusion je les vois tous ensemble !

Comment, comment saisir le fil qui les rassemble ?

Saül… Michol… David… Malheureux Jonathas !

Arrête ! arrête, ô roi ! ne m’interroge pas.

Que dis-tu de David, de Jonathas ? achève !

Oui, l’ombre se dissipe et le voile se lève,

C’est lui ! C’est lui !

Qui donc ? Qui donc ?

David !… David !…

Eh bien ? Eh bien ?

Il est vainqueur !Il est vainqueur !

Quel triomphe, ô David ! que d’éclat t’environne !

Que vois-je sur ton front ?

Achève !

Une couronne !

Perfide ! Qu’as-tu dit ? Lui, David, couronné ?

Hélas ! et tu péris, jeune homme infortuné !

Et pour pleurer ton sort, belle et tendre victime,

Les palmiers de Cadès ont incliné leur cime !…

Grâce ! grâce, ô mon Dieu ! détourne tes fureurs !

Saül a bien assez de ses propres malheurs…

Mais la mort l’a frappé, sans pitié pour ses charmes,

Hélas ! et David même en a versé des larmes !

Silence ! c’est assez : j’en ai trop écouté.

Saül, pour tes forfaits ton fils est rejeté.

D’un prince condamné Dieu détourne sa face,

D’un souffle de sa bouche il dissipe sa race :

Le sceptre est arraché !…

Tais-toi, dis-je, tais-toi !

Saül, Saül, écoute un Dieu plus fort que moi !

Le sceptre est arraché de tes mains sans défense ;

Le sceptre dans Juda passe avec ta puissance,

Et ces biens par Dieu même à ta race promis,

Transportés à David, passent tous à ses fils.

Que David est brillant ! que son triomphe est juste !

Qu’il sort de rejetons de cette tige auguste !

Que vois-je ? un Dieu lui-même !… Ô vierges du saint lieu,

Chantez, chantez David ! David enfante un Dieu !…

Ton audace, à la fin, a comblé la mesure :

Va, tout respire en toi la fourbe et l’imposture.

Dieu m’a promis le trône, et Dieu ne trompe pas.

Dieu promet ses fureurs à des princes ingrats.

Crois-tu qu’impunément ta bouche ici m’outrage ?

Crois-tu faire d’un Dieu varier le langage ?

Sais-tu quel sort t’attend ? sais-tu…

Ce que je sais,

C’est que ton propre bras va punir tes forfaits ;

Et qu’avant que des cieux le flambeau se retire,

Un Dieu justifiera tout ce qu’un Dieu m’inspire.

Adieu, malheureux père ! adieu, malheureux roi !

Non, non, perfide, arrête ! écoute, et réponds-moi.

C’est souffrir trop longtemps l’insolence et l’injure :

Je veux convaincre ici ta bouche d’imposture.

Si le ciel à tes yeux a su les révéler,

Quels sont donc ces forfaits dont tu m’oses parler ?

L’ombre les a couverts, l’ombre les couvre encore,

Saül ; mais le ciel voit ce que la terre ignore.

Ne tente pas le ciel.

Non : parle, si tu sais.

L’ombre de Samuel te dira ces forfaits…

Samuel ! Samuel ! Hé quoi ! que veux-tu dire ?

Toi-même, en traits de sang, ne peux-tu pas le lire ?

Eh bien, qu’a de commun ce Samuel et moi ?

Qui plongea dans son sein ce fer sanglant ?

Qui ?

Toi !

Monstre, qu’a trop longtemps épargné ma clémence,

Ton audace, à la fin, appelle ma vengeance !

Tiens, va dire à ton Dieu, va dire à Samuel

Comment Saül punit ton imposture…

Ô ciel !

Ciel ! que vois-je ? C’est toi ! c’est ton ombre sanglante !

Quel regard !… Son aspect m’a glacé d’épouvante.

Pardonne, ombre fatale ! oh ! pardonne ! Oui, c’est moi.

C’est moi qui t’ai porté tous ces coups que je voi !

Quoi ! depuis si longtemps ! quoi ! ton sang coule encore !

Viens-tu pour le venger ?… Tiens…

Mais il s’évapore !…