L'apprentissage

By Auguste Brizeux

Written 1831-01-01 - 1831-01-01

Soit que ma pente aussi vers ce côté m'entraîne,

J'ai juré de fermer mon âme à toute haine,

À tout regret cuisant ; ouverte à bien jouir,

De la laisser au jour libre s'épanouir ;

De n'aimer d'ici-bas que les plus douces choses ;

De me nourrir du beau, comme du suc des roses

L'abeille se nourrit, sans chercher désormais

Quel mal on pourrait faire à qui n'en fit jamais ;

Ainsi, les yeux au ciel ou la tête baissée,

D'aller droit mon chemin en suivant ma pensée,

Tout à mes souvenirs, à mes songes errants,

Qu'au hasard, tour à tour, je quitte et je reprends ;

Tout au devoir, à l'art, à la philosophie ;

Et calme, et solitaire au milieu de la vie,

De traverser les flots de ce monde moqueur,

Sans jamais y mêler ni ma voix ni mon cœur. —

Tel était mon projet ; ce projet fut peu sage.

Lorsque de cette vie on fait l'apprentissage,

Non, ce n'est point assez de s'armer de candeur,

De baisser, en marchant, les yeux avec froideur ;

Comme au creux d'un vallon le ruisseau qui s'écoule,

Il faut sur les deux bords toucher à cette foule,

Réfléchir dans son cours bien des objets hideux,

Parfois troubler ses eaux en passant trop près d'eux ;

Pour quelques rossignols chantant sur vos rivages,

Vous entendrez gémir bien des oiseaux sauvages ;

Et les torrents viendront, et le flux de la mer

Parmi vos douces eaux mêlant son sel amer.

Ce monde où l'on doit vivre, oh ! Jugeons-le, mon âme !

Partout haine, bassesse, ou jalousie infâme ;

Nulle pitié ; le sang, l'or dieu, la fausseté,

Et sous tous ses aspects l'ignoble lâcheté !

Non, ce n'est pas assez pour le chevreuil timide

De n'aimer que les bois et la feuillée humide :

Il a pour fuir les loups des pieds aériens,

Et deux rameaux aigus pour éventrer les chiens.