L’arbre

By Camille Saint-Saëns

Written 1890-01-01 - 1890-01-01

L’arbre, dont on fera des planches,

Est vivant ; il lève ses branches

Comme de grands bras vers les cieux ;

Avec un murmure joyeux

Il agite son beau feuillage

Où l’oiseau plus joyeux que sage

En chantant viendra se poser ;

Il donne à la terre un baiser

De fraîcheur, dans la forêt sombre ;

On n’oserait compter le nombre

De ses feuilles et de ses fleurs ;

C’est une fête de couleurs

Quand sa verdure monotone

S’enrichit aux feux de l’automne

De pourpre et d’or ; dans ses ramures,

La nuit, comme en des chevelures

On voit briller les diamants

Aux yeux éblouis des amants,

Les constellations scintillent ;

Des peuples d’insectes fourmillent

Sur lui, vivent de son sang clair,

Pur et limpide comme l’air

Qui baigne sa cime orgueilleuse ;

L’enfant, la fillette rieuse,

Malgré son âge et son aspect

Auguste, viennent sans respect

Cueillir avec des cris de joie

Ses fruits savoureux, douce proie !

Il est la force et la beauté ;

Il est la vie et la gaieté ;

À l’hamadryade pareille

Dans ses flancs se cache l’abeille…

La longue racine, sans bruit,

Trace son chemin dans la nuit.

Elle est l’obscure nourricière ;

Tandis qu’inondé de lumière

L’arbre balance dans l’azur

Son front verdoyant, d’un pas sûr

Elle s’enfonce dans la fange ;

L’arbre chante et rit, elle mange ;

La feuille respire, au soleil

La fleur ouvre son sein vermeil ;

Mais la racine vit sans joie :

Pour que l’arbre à nos yeux déploie

Tant de charmes et de splendeurs,

Il faut qu’au monde des laideurs,

De la pourriture fétide,

Elle plonge, dans l’ombre humide.

La froide limace, le ver,

Toute une faune de l’enfer

Rampe sur son écorce grise ;

Elle s’insinue, elle brise

La pierre sous son lent effort ;

Dans l’œil de la tête de mort

Elle enfonce ses radicelles

Sans hésiter ; elle est de celles

Qui ne s’arrêtent devant rien ;

Pour elle il n’est ni mal ni bien.

Oh ! Dans les rayons, les étoiles

Et l’azur, à travers les voiles

Des légers brouillards du matin,

Admirez l’arbre, le satin

Des feuilles, le velours des mousses,

Le vert tendre des jeunes pousses ;

D’un œil charmé voyez encor

L’éclat des fleurs et des fruits d’or :

Mais ne cherchez pas le mystère

De la racine sous la terre !