L’arbrisseau

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

La tristesse est rêveuse, et je rêve souvent ;

La nature m’y porte, on la trompe avec peine :

Je rêve au bruit de l’eau qui se promène,

Au murmure du saule agité par le vent.

J’écoute : un souvenir répond à ma tristesse ;

Un autre souvenir s’éveille dans mon cœur :

Chaque objet me pénètre, et répand sa couleur

Sur le sentiment qui m’oppresse.

Ainsi le nuage s’enfuit,

Pressé par un autre nuage ;

Ainsi le flot fuit le rivage,

Cédant au flot qui le poursuit.

J’ai vu languir, au fond de la vallée,

Un arbrisseau qu’oubliait le bonheur ;

L’aurore se levait sans éclairer sa fleur,

Et pour lui la nature était sombre et voilée.

Ses printemps ignorés s’écoulaient dans la nuit ;

L’amour jamais d’une fraîche guirlande

À ses rameaux n’avait laissé l’offrande :

Il fait froid aux lieux qu’Amour fuit.

L’ombre humide éteignait sa force languissante ;

Son front pour s’élever faisait un vain effort ;

Un éternel hiver, une eau triste et dormante

Jusque dans sa racine allait porter la mort.

« Hélas ! faut-il mourir sans connaître la vie !

« Sans avoir vu des cieux briller les doux flambeaux !

« Je n’atteindrai jamais de ces arbres si beaux

« La couronne verte et fleurie !

« Ils dominent au loin sur les champs d’alentour :

« On dit que le soleil dore leur beau feuillage ;

« Et moi, sous leur impénétrable ombrage,

«Je devine à peine le jour !

« Vallon où je me meurs, votre triste influence

« À préparé ma chute auprès de ma naissance.

« Bientôt, hélas ! je ne dois plus gémir !

« Déjà ma feuille a cessé de frémir…

«Je meurs, je meurs ! » Ce douloureux murmure

Toucha le dieu protecteur du vallon.

C’était le temps où le noir Aquilon

Laisse, en fuyant, respirer la nature.

« Non ! dit le dieu ; qu’un souffle de chaleur

« Pénètre au sein de ta tige glacée !

« Ta vie heureuse est enfin commencée ;

« Relève-toi, j’ai ranimé ta fleur.

« Je te consacre aux nymphes des bocages ;

« À mes lauriers tes rameaux vont s’unir,

« Et j’irai quelque jour sous leurs jeunes ombrages

« Chercher un souvenir. »

L’arbrisseau, faible encor, tressaillit d’espérance ;

Dans le pressentiment il goûta l’existence ;

Comme l’aveugle-né, saisi d’un doux transport,

Voit fuir sa longue nuit, image de la mort,

Quand une main divine entr’ouvre sa paupière,

Et conduit à son âme un rayon de lumière :

L’air qu’il respire alors est un bienfait nouveau ;

Il est plus pur : il vient d’un ciel si beau !