L'armée des morts

By Jules Barbier

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Leurs files passaient, grises de poussière ;

Les tambours battaient, les clairons sonnaient ;

La terre et le ciel étaient sans lumière ;

Les drapeaux troués au vent frissonnaient.

Soldats et chevaux, légions sans nombre,

Chariots roulant avec des bruits sourds,

De l'ombre sortis, s'enfonçaient dans l'ombre ;

Ils passaient encore, ils passaient toujours !

Un vieux paysan, qui brûlait ses gerbes,

Pour n'en rien laisser aux bandits Prussiens,

Dit : c'est Mac-Mahon !… Ces drapeaux superbes

Palpitent de haine, et ce sont les siens !…

Non ! Ce n'était pas cette renommée.

Ce brave suivi de ses braves… non !

O Prussiens, c'était l'innombrable armée

Des morts qu'éveillait la voix du canon ;

Des morts d'autrefois, de ceux qu'enveloppe

Un linceul de gloire, et qui dormaient là,

Tombés sous les coups de toute l'Europe,

Tombés en chassant les Huns d'Attila !

Tous s'étaient levés au bruit de la foudre ;

Et cette poussière, où de leurs drapeaux

S'effaçaient les plis, n'était que la poudre

Qu'amasse le temps au fond des tombeaux !

Foulez maintenant ce sol qu'ils défendent ;

Contre les vivants redoublez d'efforts ;

Ces tombeaux ouverts demain vous attendent ;

Pour vous y pousser nous avons les morts !