L'arracheur de dents
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Un charlatan, coiffé d'un casque et sabre en main,
Est debout sur son char, au milieu du chemin.
Il arrache les dents ; son existence errante
S'emploie à soulager l'humanité souffrante.
Son zèle pour Bacchas se devine a son né ;
Derrière lui se carre un valet galonné,
Prêt à jouer de l'orgue. En habits de princesse,
Modestement assise, Augusta tient la caisse.
— « Militaires, bourgeois et la société !
» J'appelle à moi les cœurs de bonne volonté ;
» Quiconque en vos esprits tenterait de me nuire
» N'est qu'un sot maladroit qui cherche à vous séduire !
» C'est pour votre bonheur que je viens en ce lieu,
» Et mon sabre guérit… par la grâce de Dieu !
» Quand mes clients encor n'en ont pas l'habitude,
» Ce sabre leur inspire un peu d'inquiétude,
» Je le sais !… mais cela sied-il aux gens d'esprit ?
» Mon sabre ne fait pas de mal, puisqu'il guérit !
» Victimes, m'a-t-on dit, d'une imposture énorme…
» Vous avez, avant moi, tâté du chloroforme ;
» Un charlatan vulgaire et des plus— impudents
» A, par son spécifique, endommagé vos dents !
» Je viens les arracher !… que dis-je ?… les extraire ?
» Ne jugez pas de moi par ce triste confrère.
» Le chloroforme peut amener un malheur ;
» J'ai mon sabre, il suffit ! J'opère… sans douleur !…
» Voyez, car je m'adresse au pauvre comme au riche,
» Les dents du Danemark et celles de l'Autriche !
» Les vôtres sont l'Alsace et la Lorraine !… Eh bien !
» Pour cinq milliards, Français ! cinq milliards ! c'est pour rien
» Je vous en débarrasse, et sans anesthésique !…
» Cinq milliards !… je lai dit ! cinq !… allez, la musique ! »
Maître Guillaume parle, et Bismark aussitôt
Tourne sa manivelle avec un œil dévôt,
Et couvre les clameurs du patient qui crie
D'un air cher aux Français : Partant pour la Syrie !