L'Aumône

By Armand Renaud

Written 1860-01-01 - 1860-01-01

ÉCHANSON, va chercher, au coin de la place,

Un pauvre vieillard sans pieds, sans mains, sans yeux,

Qui, se laissant huer par la populace,

N'interrompt jamais son deuil silencieux.

Il a sur tout le corps un verdâtre ulcère ;

Nul soleil ne peut l'empêcher d'avoir froid.

De plus un souvenir le tient dans sa serre

Implacablement, c'est d'avoir été roi.

Échanson, de ma part, va dire à cet homme

Qu'il vienne avec moi boire ici, que mon vin

Donne ce que la terre a de mieux en somme,

L'oubli, le sommeil, tout ce qui n'est pas vain.

Ivre, quoique sans yeux, il verra des flammes

Tracer devant lui des dessins fabuleux,

De mobiles dessins pareils à des âmes,

De leurs ailes d'or fendant les Édens bleus.

Adieu la pauvreté, les haillons, la plaie ;

Il n'aura plus froid, ne se souviendra plus.

Point de réel menteur ! l'illusion vraie

Où nul cœur ne souffre, où nul corps n'est perclus.

Va le chercher ! ma coupe est la seule chose

Où ses maux pourront trouver leur guérison.

Le reflet de ses pleurs y deviendra rose,

L'écho de sa plainte y deviendra chanson.