L'avantage de la science

By Jean de La Fontaine

Written 1678-01-01 - 1694-01-01

Entre deux bourgeois d'une ville

S'émut jadis un différend :

L'un étoit pauvre, mais habile ;

L'autre riche, mais ignorant.

Celui-ci sur son concurrent

Vouloit emporter l'avantage ;

Prétendoit que tout homme sage

Étoit tenu de l'honorer.

C'étoit tout homme sot : car pourquoi révérer

Des biens dépourvus de mérite ?

La raison m'en semble petite.

Mon ami, disoit-il souvent

Au savant,

Vous vous croyez considérable ;

Mais dites-moi, tenez-vous table ?

Que sert à vos pareils de lire incessamment ?

Ils sont toujours logés à la troisième chambre,

Vêtus au mois de juin comme au mois de décembre,

Ayant pour tout laquais leur ombre seulement.

La république a bien affaire

De gens qui ne dépensent rien !

Je ne sais d'homme nécessaire

Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien.

Nous en usons, Dieu sait ! notre plaisir occupe

L'artisan, le vendeur, celui qui fait la jupe

Et celle qui la porte, et vous, qui dédiez

À messieurs les gens de finance

De méchants livres bien payés.

Ces mots remplis d'impertinence

Eurent le sort qu'ils méritoient.

L'homme lettré se tut ; il avoit trop à dire.

La guerre le vengea bien mieux qu'une satire.

Mars détruisit le lieu que nos gens habitoient :

L'un et l'autre quitta sa ville.

L'ignorant resta sans asile ;

Il reçut partout des mépris :

L'autre reçut partout quelque faveur nouvelle.

Cela décida leur querelle.

Laissez dire les sots : le savoir a son prix.