L'avertissement

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1932-01-01 - 1932-01-01

Cette tête désincarnée,

Ma grande aînée,

Que je regarde devant moi

Tout en pensant à Dieu sait quoi,

Ce crâne parle à sa manière

Dans la lumière

Où je l'ai remis désormais

Au lieu de la terre à jamais,

Et, du bout de ses dents sans lèvres,

Dit les noirs rêves,

Dit l'ascétique vérité

Que connaît son éternité.

— Toi que lit la foule unanime,

Regarde-moi !

Un jour tu seras anonyme

Comme je le suis devant toi.

Qui suis-je ?… Pas même mon sexe

On ne le sait,

Moi qui fus un humain complexe,

Je ne suis plus que le passé.

Encor qu'on te loue et qu'on t'aime

Pour tes écrits,

Tu deviendras comme moi-même

Un vieux rebut taché de gris.

Car il faut que ton corps accouche

Après la mort

De l'être sans yeux et sans bouche

Que ta chair dissimule encor.

Il vit au chaud dans ta personne,

Mais, un beau jour,

Il faudra bien qu'il abandonne

Ce doux et palpitant séjour.

— O vivante ! Tête qui pense,

La mienne dort,

Salue en mon vieux masque mort

Ce qui sera ta délivrance.