Le 4 septembre
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Ah ! Monsieur !
— Qu'avez-vous ?
— Dieu juste ! est-il possible
Qu'à de pareils excès vous restiez insensible ?
A nos plus mauvais jours nous voici revenus.
— Quels excès ? répondez ! Ils me sont inconnus.
— Quoi ! n'avez-vous pas vu ces bandes mercenaires
Assaillir nos palais de clameurs sanguinaires ?
Ces visages hideux, descendus des faubourgs,
Dont l'aspect nous reporte à nos plus mauvais jours ?
— Vous y tenez ?… J'ai vu quelque foule, sans doute,
Chantant faux, j'en conviens ; de sang pas une goutte !
Peut-être vos esprits ou les miens sont troublés ;
Mais où donc coulait-il, ce sang dont vous parlez ?
— Eh ! Monsieur, ce n'est pas l'occasion de rire,
Et vous entendez-bien ce que cela veut dire :
Ce n'est pas d'aujourd'hui que ce peuple indompté
Déchaîne ses fureurs et sa férocité !
— Je flétris comme vous ces excès de la rue,
Saturnales d'un jour où le peuple se rue ;
Le bon sens, la raison, le devoir, l'équité
Pourront, sans ces excès, fonder la liberté.
Pourquoi, les annonçant d'une âme complaisante,
Des malheurs à venir charger l'heure présente ?
— Eh ! qui ne les a vus, ces héros triomphants,
Se ruer, s'acharner…
— Sur qui ? sur des enfants,
Des femmes ?… Contez-moi ces horribles histoires ?
— Non ! sur des monuments qui racontaient nos gloires !
— Quelles gloires ? Le dix décembre, apparemment ?
Je ne lui connaissais, en fait de monument,
Qu'une rue, aujourd'hui de ses hontes vengée.
La gloire, avant la rue, était endommagée ;
Et tant d'hommes proscrits, errants, exterminés
Valent quelques moellons par la foule écornés !
— Monsieur ! vous outragez la majesté du vote !…
— Livré par l'ignorance aux complots d'un despote
Le suffrage, qui doit guider l'humanité,
Est aveugle dans l'ombre ; il lui faut la clarté !
— Oui, oui ! L'instruction gratuite, obligatoire !
De votre liberté la première victoire
Sera d'assassiner la liberté d'autrui !
— De la ressusciter !… L'homme est maître de lui,
Non d'une autre âme, en qui le pays même espère :
Et les droits de l'enfant balancent ceux du père !
— Bon ! déclamations, dont on est rebattu !
L'ignorance jadis était une vertu,
Monsieur, lorsque la foi guidait son innocence
Aux sentiers du devoir et de l'obéissance !
— Évangile commode aux bergers, j'en conviens,
Mais moins sacré peut-être aux moutons-citoyens !
Si l'Univers encore incline aux bergeries,
Faites-nous grâce, au moins, de ces veuilloteries !
— Eh ! ce n'est pas pour moi que je parle… mon Dieu !
Je suis voltairien !… mais quoi ! chacun son jeu !
Cela devient ailleurs un péril, et pour cause !
La foi, pour qui n'a rien, est du moins quelque chose.
— Je comprends ; vous avez les moyens de savoir,
D'être homme, de penser, de sentir et de voir !
C'est l'arbre de science interdit au vulgaire.
— Et quel frein opposer à cette horrible guerre
Des intérêts grossiers par le butin séduits ?
— Quel frein ? Le travail libre et portant tous ses fruits.
— Ah ! des mots, et toujours des mots ! Logomachie
Qui n'aura d'autres fruits, Monsieur, que l'anarchie !
Je ne vais pas chercher, moi, des rêves en l'air,
Et tout ce beau progrès ne me paraît pas clair.
Le progrès, soit ! mais lent, sérieux. légitime ;
Et des honnêtes gens c'est l'avis unanime !
— Pardon ! qu'appelez-vous les honnêtes gens ?
— Moi !…
Mes amis !… Tous ceux… qui… Les honnêtes gens, quoi
— Cela s'entend ! Tous ceux dont l'aveugle égoïsme
Immole aux intérêts vertu, patriotisme,
Honneur !… Tous ceux enfin où le cœur fait défaut !
— Ma foi ! Je ne vois pas les choses de si haut,
Monsieur ; je suis le. monde, et je vais terre à terre,
Et vos folles clameurs ne me feront pas taire !
Et vous trouverez bon, malgré tous vos progrès,
Que le pouvoir qui tombe emporte mes regrets !
Pouvoir fort, qui sauva cette France qu'on pille,
Et la religion, et l'ordre, et la famille !
— La famille ! Ah ! parbleu ! je vous arrête là !
Quoi !… La corruption en habits de gala ;
Sous un luxe effréné les vertus étouffées ;
Les triomphes du Sport et du Turf pour trophée
Paris, affamé d'or et de vénalités.
Submergé sous le flot montant des vanités ;
L'amour en commandite, et traînant aux alcôves
Les fronts à cheveux noirs avec les crânes chauves
Les femmes s'affichant à côté des houris
Jusqu'à leur disputer la gloire du mépris ;
Je dis la plus honnête ; et son nom, par la ville
Allant de pair avec celui de la plus vile ;
Au point que d'un journal le lecteur étonné
Doute si c'est Lucrèce ou bien si c'est Phryné !
Le théâtre échauffé d'ivresses énervantes,
Et servant au public des voluptés vivantes ;
Le trône encourageant ce tableau qui lui plaît ;
L'Empire protégeant l’Église et le ballet ;
Tous ces accouplements qui résument en somme
Panem et circenses des empereurs de Rome ;
Cette œuvre monstrueuse et ce.chaos sans nom,
S'appellent le salut de la famille !… Non !
C'en est le dissolvant, le deuil, la décadence !
Et si, par un décret du ciel, ô Providence,
Livrant à l'étranger ses guérets envahis,
Tu n'avais à l'honneur rappelé ce pays,
— Cette jeunesse inerte à la fièvre des armes,
Les tilles au travail et les mères aux larmes ;
Si nous n'avions subi l'angoisse du vaincu,
C'en était fait de nous ! La France avait vécu !
— A merveille ! Isaïc, Ézéchiel, Élie !
Et Sodôme et Gomorrhe, et tout ce que j'oublie !
Mammon, Gog et Magog, et le veau d'or auprès,
Et le roi Balthasar : Mané Thesel Pharès !…
Mais, Monsieur, ces abus dont vous faites vacarme
Ont toujours existé !… moi, j'aime le gendarme !
Je l'aime !… A votre gré maudissez nos Tarquins !
Pardieu ! J'en offre autant à vos républicains !…
Car enfin ces héros dont vous êtes l'oracle,
Ces demi-dieux, ces. forts, ces purs, dans la débâcle
Où le gouvernement déchu s'est éclipsé,
Ont volé le pouvoir !…
— Non ! Ils l'ont ramassé !
— Mais-, monsieur, le Sénat…
Il pérorait encore,
Et déjà sur Paris se levait ton aurore,
O liberté ! Déjà ce Paris jeune et beau,
Tué par le plaisir, sortait de son tombeau !
Et la blouse et l'habit se rapprochaient sans crainte
Dans le même labeur et dans la même étreinte !…
Maintenant, Allemagne, affronte ce vainqueur !
C'est l'hydre aux mille bras servis d'un même cœur !