LE 88e DE LIGNE

By Henri Dunesme

Written 1872-01-01 - 1872-01-01

C'était dans la soirée, à Mouzon, le trente août ;

Partout confusion effroyable ; partout

Blasphèmes, hurlements ; sur les monts, sur la route,

Dans les champs, dans les bois, poussés par la déroute,

Lignards, turcos, chasseurs, zouaves, cuirassiers,

Fantassins sans fusils, chevaux sans cavaliers,

Couraient, criaient, tombaient, s'enfuyaient pêle-mêle,

Et dans l'énorme foule, épouvantable grêle,

Dominant tout le bruit de leurs grondements sourds,

Les obus prussiens pleuvaient, pleuvaient toujours !

O rage ! se sentir face à face invincible,

Avoir une arme au bras, et n'être que la cible

D'invisibles canons, l'objectif d'un pointeur

Caché dans la forêt ! — Soudain, sur la hauteur

Un régiment parut ; ceux-là c'étaient des braves !

Autour de leur drapeau, silencieux et graves,

Sombres, ils se groupaient, la baïonnette au poing.

Du ciel ou de l'enfer — je ne sais — mais de loin,

Les obus foudroyaient et fauchaient leurs escouades ;

Un vieux sergent disait : « Serrez-vous, camarades, »

Et les rangs se serraient, et chacun tour à tour

Venait remplir un vide — ou tombait. Tout le jour,

Ils avaient combattu contre deux corps d'armée,

Eux seuls, dans une ferme à moitié consumée.

Ils avaient tout le jour, faisant feu de tous bords,

Sur les guérets rougis moissonné tant de morts,

Tant, que les Prussiens, devant ces murs de paille

Et de torchis, semblaient être en rang de bataille.

Puis, comme ils étaient seuls et comme ils étaient las,

Que leur poudre s'usait et qu'on ne venait pas,

Ils s'étaient élancés dans un effort suprême.

Ce régiment, c'était le quatre-vingt-huitième !

O Sedan, jour maudit, que de fois j'ai cru voir

Ton spectre se dresser dans la brume du soir !

Dix-huit mois sont passés, et ta sinistre image

Nous fait monter encor la rougeur au visage.

— La nuit allait tomber. De leurs gueules de fer

Plus de cinq cents canons étreignaient cet enfer

Où l'armée affolée, effrayante victime,

Courait en tournoyant s'engouffrer dans l'abîme

Où l'aigle prussienne allait la déchirer.

Dans une mer de sang la France allait sombrer.

L'empire s'écroulait, et, dans son agonie,

Aux Français pour adieu jetait l'ignominie.

Dans le cirque fatal, les régiments pressés

Effarés, s'écrasaient, se tuaient aux fossés,

Et, comme ces oiseaux qu'un serpent noir attire,

D'eux-mêmes se livraient aux crochets du vampire.

Plus d'ordres, plus de rangs, plus d'officiers ; des cris,

Des mourants, des blessés, des fuyards ahuris,

De la chair à canon que le canon dévore !

Mais voilà que soudain, fier, éclatant, sonore,

Un clairon retentit ; c'est la charge ! — « En avant !

« Charge à la baïonnette ! » — O spectacle émouvant !

Derrière le clairon, noir de sang et de poudre,

Un régiment montait à l'assaut de la foudre !

Le colonel, un grand,— un vieux à cheveux gris, —

Avait juré par Dieu qu'il ne serait pas pris.

Il marchait le premier. — Le lendemain, à terre,

Pendant que l'empereur écrivait à son frère,

Qu'il n'avait pu mourir et buvait son affront,

On ramassait percé de deux balles au front,

Le grand colonel mort au coin d'un bois de chênes,

Et puis les commandants,— et puis les capitaines,

— Et puis trois cents soldats, tous tombés en chargeant,

La face sur le sol, et, sous un vieux sergent,

Un drapeau qu'il serrait comme un enfant qu'on aime,

Et sur lequel on lut : « Le quatre-vingt-huitième » !

Six mois après Sedan, on se disait tout bas

Qu'un régiment français, à Paris, à deux pas

Des Prussiens, devant une ignoble canaille,

Avait abandonné son poste de bataille,

Livré ses chassepots, et, sinistre gredin,

Avait assassiné contre un mur de jardin

Deux vieillards désarmés. — On racontait encore

Qu'il avait déchiré le drapeau tricolore.

On ajoutait qu'après ces exploits glorieux,

Il avait… mais pourquoi retracer à vos yeux

Ce lugubre tableau de dégoût et de honte ?

Et comme on écoutait ce récit comme un conte

Effroyable, je dis : « Quel est le régiment

« Infâme qui s'insurge en un pareil moment ? »

Quelqu'un répondit : « C'est le quatre-vingt-huitième ! »

— Non, ne le croyez pas ! ce n'était pas le même ;

L'autre… allez à Sedan ; fouillez dans les fossés

Où vingt mille Français sommeillent entassés ;

Sur les boutons rouillés lisez les chiffres pâles ;

Comptez tous les képis traversés par les balles ;

Combien en manque-t-il ? — Héros, repose en paix,

Que ton noble sommeil, que ton linceul épais

Étouffent les échos de l'inique anathème,

O régiment martyr, ô quatre-vingt-huitième !

— Dors, ô toi qui mourus pour notre France ; dors !

— Parce que des bandits, des détrousseurs de morts

Seront venus le soir sur le champ de bataille

Ramasser ton manteau troué par la mitraille,

Et se seront drapés dans ce sanglant lambeau,

Faut-il jeter la boue aux plis de ton drapeau ?

Est-ce ta faute, à toi, glorieuse victime,

Si sur ton auréole ils ont versé leur crime ?

Si tu n'étais plus là pour garder ton honneur,

C'est que, depuis six mois sans reproche et sans peur,

Tu dormais au milieu de la vaste hécatombe,

Et nous qui devrions à genoux sur ta tombe

Ne parler de ta mort qu'en inclinant le front,

Nous n'avons eu pour toi que l'opprobre et l'affront !

— Console-toi pourtant : bientôt, lorsque la France

Aura vu se lever l'aube de délivrance,

Elle se souviendra des jours d'adversité,

Et, sur le grand tombeau du martyr insulté,

Dans le marbre écrira la justice suprême

« Ici mourut pour moi le quatre-vingt-huitième ! »