Le bachelier soldat

By Zenaïde Fleuriot

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Mère, à Dieppe, où tu vis loin de ton bachelier,

As-tu su que Paris s'est armé tout entier ?

Mère, je suis soldat, car ce n'est plus à l'âge

Que la France aujourd'hui mesure le courage ;

Je me suis enrôlé malgré mes dix-sept ans.

Les armes à la main, je déserte les bancs.

A mon képi s'enroule un ruban tricolore,

Aucun galon doré ne le surmonte encore,

La gloire l'y coudra. J'ai des souliers ferrés

Que nos remparts boueux ont déjà calfeutrés.

Cela tient les pieds chauds et fait bien sous la guêtre,

Nous traitons de très-haut monseigneur le Bien-être.

La guêtre est de cuir jaune avec boucles d'acier,

Elle monte aux genoux ; c'est chasseur et guerrier,

Même fort élégant. Une sombre tunique

Remplace avec succès mon veston britannique ;

Une écharpe d'azur en resserre les plis,

C'est commode et charmant. Si tu voyais ton fils !…

A l'étroit ceinturon, qu'un numéro décore,

Pend un gentil fourreau reluisant et sonore,

Qui me bat le talon avec un cliquetis

Que je trouve enivrant. Tantôt chez nos amis

J'irai me présenter en ce bel uniforme,

Le fusil sur l'épaule : un chassepot énorme

Qui me paraît léger. Vraiment, depuis jeudi

Que je suis équipé, je crois que j'ai grandi,

Et si ma lèvre encore est vierge de moustache,

Barbiche, galon d'or, épaulette et panache

Se montreront ensemble à tes regards surpris,

Si la guerre deux ans t'éloigne de ton fils.

Deux ans ! ce serait long. Comment oser te dire

Que ton héros souvent, bien en secret, soupire ?

Le jour je suis soldat ; à la maison, le soir,

Je pense à toi, Maman, et de ne plus te voir,

De voir père accablé devant ta place vide,

D'entendre gazouiller l'oiseau de Léonide,

Me fait gonfler le cœur, et je pourrais pleurer ;

Mais je me mets en rage, afin de mieux sabrer

L'affreux rempart de fer qu'entre nous on élève.

Tu peux dire à ma sœur,' à qui souvent je rêve,

Qu'aux serins le mouron n'est pas rationné :

Cet arrêt sur les murs serait mentionné.

Donc, si Paris renferme encore un sybarite,

C'est Fifi. Tous les jours mon père le visite

Un biscuit dans la main, des larmes dans les yeux

Au nom seul de sa fille, il devient soucieux.

Enfin, mère chérie, il faut ronger sa chaîne ;

Tu peux dans ton exil être forte et sereine,

Père et moi sommes prêts. Paraître devant Dieu

Est toujours solennel, alarme bien un peu ;

Mais, s'il est notre juge, il est notre bon père ;

Ce nom que maintenant ma liberté profère,

Je l'ai balbutié souvent sur tes genoux

Mère, puis-je évoquer ces souvenirs trop doux ?

Comment, après cela, se conduire en Achille ?

En ces temps durs, je dois avoir l'âme virile.

Adieu donc, je me glisse un instant dans tes bras,

Je suis plus fier qu'heureux, je te le dis tout bas.

Que n'ai-je pour courriers de blancs pigeons fidèles !

Je pourrais déposer mes baisers sous leurs ailes.

Ils voleraient vers toi, tu me les renverrais

Avec un de ces mots que, seule, tu connais.

Pour ce billet je dois prendre l'unique voie :

Que le ballon l'emporte en sa robe de soie !

C'est le nouveau facteur, notre dernier wagon

Qui flotte par les airs en bulle de savon.

Il part, narguant Guillaume et sa pesante armée,

Qu'un jour entre nos bras nous tiendrons enfermée.

Adieu ! je me redrape en soldat triomphant,

Mais, vois-tu, pour t'aimer j'ai le cœur d'un enfant.

Ainsi l'heure a sonné, l'heure mystérieuse

Où l'âme de mon fils, ardente et généreuse,

Prend son premier essor, jette son premier cri.

Comme il a résonné dans mon cœur attendri !

J'attendais cet élan, je l'espérais, Maurice,

En secret, j'avais fait déjà mon sacrifice.

On égorge la France, et ses enfants partout,

Pour sauver leur pays, se sont trouvés debout.

Et cependant ta lettre, ô profonde misère !

A révolté mon cœur. Mon fils, ta faible mère

A déchiré la page où se trouvent tracés

Tous ces mots valeureux que ton cœur a pensés.

En voyant se livrer au destin des batailles

L'enfant qu'elle a bercé, le fruit de ses entrailles,

Toute femme a senti dans son cœur maternel

Du glaive de douleur passer le froid mortel.

Il a percé le mien ; mais, voilant ma blessure,

Étouffant, non sans pleurs, le cri de la nature,

J'ai pu lever les yeux vers les divins sommets ;

Entre les mains de Dieu, soumise, je remets

Mon époux et mon fils, ces deux parts de mon être,

De toute créature il est le premier maître.

La prière est toujours un baume répandu,

Et le calme en mon âme est bientôt descendu.

Et puis mon fils est prêt ! O magique parole,

Intime apaisement, mot puissant qui console !

Si ses bras sont armés, son âme a revêtu

Sa cuirasse de foi, d'honneur et de vertu.

Je ne puis t'assurer le bonheur sur la terre,

Mais je puis procurer à l'âme qui m'est chère

Un éternel bonheur ! Mon fils, le temps est court,

Et surtout aujourd'hui, pour un profond amour ;

Le mien, pour toi, vivra par delà cette vie,

Et c'est pourquoi mon âme à Dieu le sacrifie.

Marche donc au combat, une croix sur le cœur,

Tu seras, mon enfant, ou martyr ou vainqueur.

On cherche le secret des cruelles épreuves

Qui frappent la Patrie et font tant d'âmes veuves :

Maurice, souviens-toi, partout l'on murmurait

En voyant que la France, hélas ! dégénérait.

Pour moi, de ces deux fleurs en mon parterre écloses,

J'avais un soin jaloux ; dans mes serres bien closes,

J'allais, la loupe en main, les regardant fleurir,

Élaguant sans pitié ce qui pouvait flétrir

Ces beaux calices blancs imprégnés de lumière.

Je redoutais l'orage et même la poussière ;

Car, si les jeunes yeux ont le regard brillant,

L’œil usé de la mère est le seul clairvoyant.

Vivre au milieu du feu sans subir sa morsure,

De nos forces, mon fils, dépasse la mesure.

Or, la pente est rapide et le gouffre profond,

Un caillou sous le pied fait rouler jusqu'au fond.

Mais voici du malheur le sinistre cortège,

Et les combats sanglants, et les horreurs d'un siège :

Il n'est plus d'égoïsme, il n'est plus de plaisir,

Le salut pour la France est de savoir souffrir.

Lorsque nous sortirons de l'épreuve où nous sommes,

Des pleurs que nous versons il germera des hommes

Mais je ne puis te voir qu'heureux et triomphant,

Et je reprends ta lettre à ses phrases d'enfant.

Ces phrases m'ont émue, ont ravi Léonide,

Qui ne rit plus de tout, qu'un rien pourtant déride.

Elle te voit toujours armé pour le combat,

Me dit, parlant de toi, Ton bachelier soldat.

Du bachelier tu sais à quel point je suis fière,

Mais le soldat plaît moins à sa vaillante mère.

Il faut lui pardonner, le cœur a ses replis

Et ses convulsions qui ne sont pas sans prix.

Ainsi, ces petits pieds que je baisais naguère,

Conduisent aujourd'hui mon soldat à la guerre ;

Ces bras, qui se nouaient à grand'peine à mon cou,

Quand mon héros dormait encor sur mon genou,

Étreignent maintenant une arme meurtrière ;

Ce regard caressant s'allume de colère ;

Ce front, où je lisais les intimes combats,

Peut se trouver, demain, pâli par le trépas !…

Qu'ai-je dit ? Reprenons au plus vite ta lettre,

Et parlons de l'oiseau. Ta sœur t'invite à mettre

De la mousse à son nid. Elle a beaucoup pleuré

En lisant le passage au biscuit consacré.

Ce matin, feuilletant son livre de prière,

J'ai rencontré deux fois le portrait de son père.

As-tu pour lui, mon fils, ces soins de chaque jour,

Qu'inspire, à nos foyers, le véritable amour ?

Veille sur sa santé, dissipe sa tristesse,

Donne-lui, mon enfant, trois fois plus de tendresse.

Adieu ! sois résolu, prudent et valeureux,

Pense à moi qui te suis d'un regard douloureux.

Aux dangers puérils n'expose pas ta vie,

En marchant au combat, sois tout à ta patrie

Et si tu succombais…, ton cœur te le dira,

Un tombeau dans mon cœur pour toi se creusera.

Mais Dieu m'épargnera cette épreuve suprême ;

Au revoir, mon enfant, je te bénis, je t'aime.