Le bal de l’hôtel de ville

By Maurice Mac-Nab

Written 1891-01-01 - 1891-01-01

Un soir j’dis à ma femme : « Faudrait

Qu’j’aille à l’Hôtel de Ville :

Y a z’un bal épatant, paraît

Qu’on n’s’y fait pas trop d’bile ! »

« Mais mon homm’, qu’ell’ dit,

Tu n’as pas d’habit ! »

« Bah ! c’est pas ça qui m’gêne :

Pass’-moi mon complet

Qu’t’as rafistolé

Pour la noce à Ugène ! »

J’arrive à la porte du bal,

J’vois des gens qu’on salue,

C’est tout l’ conseil municipal

Debout en grand’ tenue :

Des complets marrons

Et des chapeaux ronds.

Dam, c’est pas d’la p’tit' bière ;

Tous ces gaillards-là,

Ils ont pigé ça

À la Bell’ Jardinière !

J’entre et j’tomb’ dans un restaurant

Où d’un coup d’œil rapide

J’avise un espèc’ de croquant

Qui versait du liquide.

J’avale un d’mi-s’tier

Et j’tends pour payer

Quarant’ sous au bonhomme.

Il me dit : « Monsieurr,

Vous faites erreur,

C’est à l’œil qu’on consomme ! »

Quand j’ai vu ça j’m’en suis flanqué

Par-dessus les oreilles !

Jamais j’avais tant tortillé

Ni tant sifflé d’bouteilles.

Comme on peut pas tout

Manger d’un seul coup,

J’en ai mis plein mes poches.

Quand on a bon cœur,

On pense à sa sœur,

À sa femme, à ses mioches !

Après ça j’arrive en m’prom’nant

Dans l’fumoir où qu’l’on fume.

Je m’assois et j’tir’ tranquill’ment

Mon brûl’-gueul’ que j’allume.

Mais v’là qu’un larbin,

Pour fair’ le malin,

M’tend un’ boît’ de cigares.

J’la mets sous mon bras,

Des panatellas !

Quel coup pour la fanfare !

Soudain j’me dis : « C’est pas tout ça,

T’es au bal, faut qu’tu danses

Et qu’tu montr’ à tous ces muff’là

Qu’tu connais les conv’nances ! »

J’fais l’tour du salon

Comme un papillon.

Et j’dégote un’ bell’ brune :

« Madam’, que j’y dis.

V’là mon abatis.

Nous allons en suer une ! »

« Pardon, fait un vilain gommeux,

C’est moi qui l’a r’tenue. »

Alors on s’attrap’ tous les deux,

J’arrach’ sa queue d’morue.

Y m’pouss’ dans un coin

Et m’colle un coup d'poing

Sans mêm’que j’y réponde.

Et voilà comme on

R’çoit des coups d’tampon

Quand on va dans l’grand monde !

J’ai l’œil poché, mais c’est égal,

J’ai rigolé tout d’même,

Car, voyez-vous, un pareil bal,

Faut avouer qu’c’est la crème.

Le nec plus ultra.

C’est qu’à c’t’endroit-là

Ça coût’pas un centime.

Aussi, nom d’un chien.

Je r’piqu’l’an prochain

Avec ma légitime !