Le bal des champs

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

Un bruit de fête agitait mes compagnes ;

Sous leurs plus frais atours je les vis accourir,

Elles criaient : « Viens, le bal va s’ouvrir ;

Viens, nous allons au bal, et tu nous accompagnes. »

« Quoi ! dans les champs ? Quoi ! dans ce beau jardin,

Plus beau, plus vert, plus bruyant à cette heure,

Si gai le soir, si triste le matin ?

Car le matin je sais que l’on y pleure !

Quoi ! vous voulez que je suive vos pas,

Si faible encore ? Oh ! je ne danse pas !

Non, dis-je, non. » Mais elles m’entourèrent ;

De fleurs, de nœuds en riant me parèrent ;

Et rendue en espoir à l’air pur des vallons,

Riante aussi, je répondis : « Allons ! »

Oui, cette fête avait pour moi des charmes ;

Oui, j’appelais des champs les suaves couleurs ;

Car le zéphyr errant parmi les fleurs

Est salutaire aux yeux où se cachent des larmes.

Mais je dis mal, non, je ne pleurais plus ;

J’étais de mille maux, de mille biens perdus,

Trop lentement mais à jamais guérie.

Hélas ! on meurt longtemps lorsque l’on fut trahie !

Je renaissais, j’osais vivre pour moi,

Pour l’amitié de ces beautés aimantes ;

À me parer, j’aidais leurs mains charmantes ;

J’étais mieux. Oui, ma sœur, je le voyais en toi.

Dans tes regards émus qu’il m’était doux de lire,

Quand tu revis des fleurs couronner mes cheveux !

Tes tristes souvenirs, ton vague espoir, tes vœux,

Ma sœur, je voyais tout à travers ton sourire !

« Regardez-la, disais-tu, qu’elle est bien !

Que manque-t-il à son teint ? Quelques roses ;

Et le grand air, le bruit, qui sait ? un rien

Peut tout à coup les y répandre écloses. »

Je t’écoutais, je ne sais quel pouvoir

M’aidait à fuir ma retraite profonde ;

Je devançais l’instant qui me rendait au monde,

À ce monde entrevu, que je voulais revoir.

Et l’heure frappe, et par elle entraînées,

Nous avançons deux à deux enchaînées.

D’harmonieux échos promènent dans les airs

L’enchantement des nocturnes concerts ;

Le jour fuyait, mais mille autres lumières

Sur mes yeux éblouis font baisser mes paupières.

Il me semblait, — oh ! quel doux sentiment !

Ciel ! pardonnez à l’orgueil d’un moment ! —

Il me semblait, dans ma reconnaissance,

Que tout daignait sourire à ma convalescence.

Les yeux fermés j’accueillis cette erreur ;

Tout caressait mon innocente ivresse ;

Autour de moi, je sentais le bonheur,

Et le bonheur ressemble à la tendresse.

Mais on nous suit… mais j’entends une voix,

Que dans mon cœur j’entendis autrefois :

Je crois rêver, je l’espère… et ma vue

Passe en tremblant sur l’image imprévue.

Aimable sœur, ce fut encor ta main,

Qui, prompte à me sauver, me montra le chemin !

De ta frayeur, de ta grâce attendrie,

J’ai murmuré : « Ne suis-je pas guérie ? »

Et lui, peut-être, ému quelques instants

De me revoir languissante et penchée,

Comme une fleur que l’orage a touchée,

Dans ma pâleur il m’observa longtemps,

Mais ma fierté n’en fut point consternée ;

Nul changement n’a paru dans mes traits ;

D’un air indifférent, je me suis détournée…

Hélas ! j’ai cru que je mourais !