Le banquet des maires

By Maurice Mac-Nab

Written 1891-01-01 - 1891-01-01

Enfant gâté de mon canton,

Depuis quatorze ans je suis maire,

Bien que je me flatte, dit-on,

D’être un peu réactionnaire.

Un beau matin monsieur Floquet

Me dépêche une circulaire.

Il me convie au grand banquet

Que nous offre le Ministère !

« Je t’en prie, Hector, n’y va pas.

Me disait en pleurant ma femme ;

Ils ont inventé ce repas

Pour se faire de la réclame ! »

Mais je lui répondis : « Tais-toi,

Joséphine, c’est mon affaire,

Je ne suis pas fâché, ma foi,

De voir de près ce Ministère !

Je pars la veille du grand jour

Suivi de toute la fanfare,

Les pompiers viennent à leur tour,

M’accompagner jusqu’à la gare.

Mille gamins poussent des cris ;

Faut-il que je sois populaire !

Le voyage est à moitié prix ;

Un bon point pour le Ministère !

Nous étions quatre mille et plus

Entassés dans la grande salle.

Un vrai festin de Lucullus !

À sa place chacun s’installe.

Un grand laquais d’un air narquois

Sans cesse me remplit mon verre ;

C’est du bordeaux de premier choix,

Ne blaguons plus le Ministère.

« Monsieur, murmure près de moi

Un maire habitant des montagnes,

Vraiment je ne sais pas pourquoi

Ça va si mal dans nos campagnes ! »

— Oui, m’écriai-je tout à coup,

Chez nous non plus ça ne va guère !

En attendant buvons un coup

À la santé du Ministère ! »

On n’entendait plus d’autre bruit

Que le craquement des mâchoires ;

Floquet n’avait pas d’appétit,

Mais il calculait ses victoires !

Vrai Dieu ! sommes-nous bien traités !

On nous prend par la bonne chère.

Passez-moi les petits pâtés,

Vive à jamais le Ministère !

Neuf heures ! il faut s’en aller,

Tant pis, car la cuisine est bonne.

Je sens mes jambes flageoler,

À mes voisins je me cramponne !

Cahin, caha, chacun partait,

Trébuchant et roulant par terre :

Braves gens ! murmurait Floquet.

Ils soutiendront le Ministère !