Le barbier de pékin

By Louis Bouilhet

Written 1859-01-01 - 1859-01-01

Hao ! Hao ! c'est le barbier

Qui secoue au vent sa sonnette !

Il porte au dos, dans vin panier,

Ses rasoirs et sa savonnette.

Le nez camard, les yeux troussés,

Un sarrau bleu, des souliers jaunes,

Il trotte, et fend les flots pressés

Des vieux bonzes, quêteurs d'aumônes.

Au bruit de son bassin de fer,

Le marchand qui vient sur sa porte,

Sent courir, le long de sa chair,

Une démangeaison plus forte !

Toute la rue est en suspens…

Et les mèches patriarcales !

Se dressent, comme des serpents

Qu'on agace avec des cymbales !

C'est en plein air, sous le ciel pur,

Que le barbier met sa boutique :

Les bons clients, au pied du mur,

Prennent une pose extatique.

Tous, d'un mouvement régulier

Vont clignant leurs petits yeux louches ;

Ils sont là, comme en espalier,

Sous le soleil et sous les mouches.

Souriant, les doigts allongés,

Il flatte les épaules nues,

Et ses attouchements légers

Ont des puissances inconnues :

Le patient, dans son sommeil,

Part pour le pays bleu des rêves ;

Il voit la lune et le soleil

Danser, sur de lointaines grèves.

il écoute le rossignol,

Roulant des notes, sous les branches ;

Ou, par les cieux, il suit au vol

Un couple d'hirondelles blanches.

Cependant, glissant sur la peau,

La lame où le jour étincelle

Court, plus rapide qu'un oiseau

Qui frôle l'onde avec son aile ;

Et quand le crâne sans cheveux

Luit comme une boule d'ivoire,

Le maître, sur son doigt nerveux,

Tourne, au sommet, la houppe noire.

Chacun s'arrête : le barbier

Sait mainte histoire inattendue ;

Ni mandarin, ni bachelier

N'a la langue aussi bien pendue.

La foule trépigne, à l'entour,

Et, par instants, se pâmant d'aise,

Chaque auditeur, comme un tambour,

Frappe, à deux mains, son ventre obèse.

Mais, point de trêve ! il faut marcher !

Debout ! comme une tête ronde,

Son bon rasoir, sans s'ébrécher,

En trois coups raserait le monde !

Toujours plus beau, toujours plus fort,

En gardant ses libres allures,

Il fauchera, jusqu'à la mort,

Les barbes et les chevelures !

Puis, dans sa tombe on placera

Brosses, bassins et savonnettes,

Et, sous la nue, il frisera

La tresse blonde des comètes !