Le bassa et le marchand

By Jean de La Fontaine

Written 1678-01-01 - 1694-01-01

Un marchand grec en certaine contrée

Faisoit trafic. Un bassa l'appuyoit ;

De quoi le Grec en bassa le payoit,

Non en marchand : tant c'est chère denrée

Qu'un protecteur ! Celui-ci coûtoit tant,

Que notre Grec s'alloit partout plaignant.

Trois autres Turcs d'un rang moindre en puissance,

Lui vont offrir leur support en commun.

Eux trois vouloient moins de reconnoissance

Qu'à ce marchand il n'en coûtoit pour un.

Le Grec écoute ; avec eux il s'engage ;

Et le bassa du tout est averti ;

Même on lui dit qu'il jouera, s'il est sage,

À ces gens-là quelque méchant parti,

Les prévenant, les chargeant d'un message

Pour Mahomet, droit en son paradis,

Et sans tarder ; sinon ces gens unis

Le préviendront, bien certains qu'à la ronde

Il a des gens tout prêts pour le venger :

Quelque poison l'enverra protéger

Les trafiquants qui sont en l'autre monde.

Sur cet avis le Turc se comporta

Comme Alexandre, et, plein de confiance,

Chez le marchand tout droit il s'en alla,

Se mit à table. On vit tant d'assurance

En ses discours et dans tout son maintien,

Qu'on ne crut point qu'il se doutât de rien.

Ami, dit-il, je sais que tu me quittes ;

Même l'on veut que j'en craigne les suites ;

Mais je te crois un trop homme de bien :

Tu n'as point l'air d'un donneur de breuvage.

Je n'en dis pas là-dessus davantage.

Quant à ces gens qui pensent t'appuyer,

Écoute-moi ; sans tant de dialogue

Et de raisons qui pourroient t'ennuyer,

Je ne te veux conter qu'un apologue.

Il étoit un berger, son chien et son troupeau.

Quelqu'un lui demanda ce qu'il prétendoit faire

D'un dogue de qui l'ordinaire

Étoit un pain entier. Il falloit bien et beau

Donner cet animal au seigneur du village.

Lui, berger, pour plus de ménage,

Auroit deux ou trois mâtinaux,

Qui, lui dépensant moins, veilleroient aux troupeaux

Bien mieux que cette bête seule.

Il mangeoit plus que trois ; mais on ne disoit pas

Qu'il avoit aussi triple gueule

Quand les loups livroient des combats.

Le berger s'en défait ; il prend trois chiens de taille

À lui dépenser moins, mais à fuir la bataille.

Le troupeau s'en sentit ; et tu te sentiras

Du choix de semblable canaille.

Si tu fais bien, tu reviendras à moi.

Le Grec le crut. Ceci montre aux provinces

Que, tout compté, mieux vaut en bonne foi

S'abandonner à quelque puissant roi

Que s'appuyer sur plusieurs petits princes.