Le Bassin

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Au Luxembourg, que je dis

Beau comme le paradis,

On a torturé les lignes

Et le fantasque dessin

D'un capricieux bassin,

Pour les canards et les cygnes.

Les bleus canards du Japon

Semblent sortis d'un crépon,

Et forment un long cortège

A l'entour des cygnes blancs,

Dont les ailes et les flancs

Sont pareils à de la neige.

Tout au beau milieu des eaux,

Une île offre à ces oiseaux

Le gazon vert. Leur royaume

Est fort exigu. Mais on

Leur a fait une maison

Basse, avec un toit de chaume.

En leurs infinis loisirs,

Ils savourent les plaisirs

Que l'oisiveté ménage ;

Et philosophes par goût,

Les uns ne font rien du tout,

Pendant que le reste nage.

Mais dans l'île, sur le bord

Que l'eau caressante mord

Et parmi les folles branches,

Parfois, d'un mouvement fou,

Les cygnes lèvent leur cou

Puis ouvrent leurs ailes blanches.

Les grands cygnes fabuleux

Et les petits canards bleus

Respirent dans la nature

Et, leur sens étant profond,

Ces êtres ailés ne font

Jamais de littérature.

C'est la joie, argent comptant.

Certes, je serais content

Si de tels bonheurs insignes

M'étaient seulement promis,

O vous, canards, mes amis,

Et vous, mes confrères, cygnes !