Le beau souhait

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1930-01-01 - 1930-01-01

Qu'on me donne un cheval rapide

Assez difficile à monter

Pour que mes yeux quittent le vide

Et mon rêve l'éternité.

Toute le force de mes jambes

Voudrait le furieux galop

Qui scande comme des ïambes

La plaine, le vent, le ciel, l'eau.

J'aurais, multipliant ma vie,

Deux élans, deux souffles, deux cœurs,

Et quatre sabots marteleurs

Pour bondir selon mon envie.

Je me souviens que je riais,

La tempête dans le visage,

Et que la crinière en biais

Fuyait dans le sens de l'orage.

Je me souviens de matins doux

Où je pénétrais d'un pas calme,

Lorsque l'été perdait sa palme

Et que les sentiers étaient roux.

Je me souviens du trot allègre

Que je prenais à travers bois,

Et du petit coup de vent aigre

Qui nous décoiffait à la fois.

Nous allions. La bête vivante

A mes songes obéissait.

Et, dans la brise qui l'évente,

Cette apparition passait.

Le cheval devenant moi-même,

Moi-même devenant cheval,

Centauresse à travers le val

Fantôme du couchant suprême.

‒ Ah ! qu'on me rende ces chemins

Où tant aimait mon âme amère

Chevaucher sans fin sa chimère

Avec des crins vrais dans les mains.