Le bébé
Written 1901-01-01 - 1901-01-01
Laisse-moi, le regard sur toi, t'apostropher,
Bébé vers qui se tend ma poigne qui frissonne
Songeant que mes dix doigts sur ta frêle personne
Ne mettraient que si peu de temps à l'étouffer.
Masse qui vit, tu n'es pour d'aucuns, pour d'aucunes
Surtout, qu'une pelote amusante de chair,
Petit corps à manger de baisers, être cher,
Être exquis ! Et jamais tu ne les importunes.
Que de lèvres iront frôler ta joue en fleur !
Que de cajôlerie et que de pomponnage,
Que d'attendrissements entoureront ton âge,
Que de regards luisants d'un maternel bonheur !
Ta bouche en qui surtout le futur verbe dort,
Tes oreilles qui n'ont entendu nulle chose,
Et ton front sans pensée et tout ton masque rose
Où n'a pas grimacé la vie humaine encor.
Ah ! quel mystère es-tu, fraîcheur, candeur, enfance
Molle en ta rondeur prise à quelque œuf primitif
Et tout inerte encor du néant productif
Où s'engendre à jamais l'éternelle existence !
Ah ! de songer tout bas, petit inconscient,
Qu'un jour, de cette bouche étalée en corolle,
Naîtra ce monde énorme, effrayant : la Parole ;
Qu'une âme habitera ton regard innocent ;
Que tes deux bras ballants exprimeront le geste,
Que tes deux petits pieds multiplieront des pas,
Que tu verras, ouïras, retiendras, rediras,
Petit infirme, quand l'âge t'aura fait leste :
De penser tout cela devant ton front qui dort,
Âme à souffrance et chair à souffrance accouplées,
Enfance qui détiens en tes lèvres scellées
Un secret aussi noir que celui de la mort,
O bébé ! C'est cela qui fait mon épouvante
Au moment où je t'ai tout vivant dans mes bras ;
C'est tout cela qui fait que je ne t'aime pas
Quand chacun près de moi te dorlote et te vante,
Car, devant le poupon aux charmes éternels
Pour lequel à jamais s'extasieront les mères,
Mon sombre cœur de femme en ses fibres amères
Ignore le frisson des amours maternels ;
C'est que je hais la vie avant de la connaître
Et que, dans cet enfant, posé sur le pavois
Pour l'adoration féminine, je vois
La reproduction détestable de l'être…
Pauvre petit bébé ! dans ton nid ouaté,
Quelle pitié voudrait, d'une main inconnue,
Serrer un peu trop fort ta petite chair nue,
O germe, ô lendemain, future humanité ?