Le Bengali et le Rossignol

By Auguste Lacaussade

Written 1876-01-01 - 1876-01-01

Il était né dans la rizière

Qui borde l'étang de Saint-Paul.

Heureux, il vivait de lumière,

De chant libre et de libre vol.

Poète ailé de la savane,

Du jour épiant les lueurs,

Il disait l'aube diaphane,

Bercé sur la fataque en fleurs.

Il hantait les gérofleries

Aux belles grappes de corail

Et, parmi les touffes fleuries,

Lustrait au soleil son poitrail.

Il allait plongeant son bec rose,

Au gré de son caprice errant,

Dans le fruit blond de la jam-rose,

Dans l'onde fraîche du torrent.

A midi, sous l'asile agreste

Du ravin au vent tiède et doux,

Ivre d'aise, il faisait la sieste

Au bruit de l'eau sous les bambous.

Puis dans quelque source discrète,

Bleu bassin sous l'ombrage épars,

Baignant sa gorge violette,

Il courait sur les nénuphars.

Quand l'astre au bord de mers s'incline,

Empourprant l'horizon vermeil,

Il descendait de la colline

Pour voir se coucher le soleil ;

Et sur le palmier de la grève,

Et devant l'orbe radieux,

Au vent du large qui se lève,

Du jour il chantait les adieux ;

Et la nuit magnifique et douce

D'étoiles remplissant l'éther,

Il regagnait son lit de mousse

Sous les touffes du vétiver.

C'est là que l'oiseleur cupide,

Le guettant dans l'obscurité,

Ferma sur lui sa main rapide

Et lui ravit la liberté.

Dès lors il subit l'esclavage.

Un marin, chez nous étranger,

L'emmena de son doux rivage

Sur mer avec lui voyager.

C'est ainsi qu'il connut la France.

Quand il y vint, le jeune Été,

Vêtu d'azur et d'espérance,

Resplendissait dans sa beauté.

Partout, sur les monts, dans la plaine,

Brillait un ciel oriental :

L'exilé de l'île africaine

Se crut sous un climat natal.

Mais vint l'automne aux froides brumes,

La neige au loin blanchissant l'air ;

Il sentit courir sous ses plumes

Les âpres frissons de l'hiver.

Rêvant à l'île maternelle

Aux nuits tièdes comme les jours,

Il mit sa tête sous son aile,

Et s'endormit, et pour toujours !

C'était un enfant des rizières,

Des champs de canne et de maïs :

En proie aux bises meurtrières,

Il mourut plein de son pays.

Il était né, lui, sous un chêne,

Dans un buisson de frais lilas :

Le bruit de la source prochaine,

Le souffle embaumé de la plaine

Ont bercé ses premiers ébats.

La nature à son brun corsage

Refusa les riches couleurs ;

Modeste et fauve est son plumage ;

Mais il est roi par son ramage,

Roi du peuple ailé des chanteurs.

Du printemps c'est lui le poète.

L'hiver a-t-il fini son cours,

Heureux de vivre et l'âme en fête,

A la forêt longtemps muette

Il dit le réveil des beaux jours.

Ce n'est pas l'ardente lumière

Qu'il veut sous des cieux azurés,

Mais cette clarté printanière

Que verse en mai sur la clairière

L'aube rose ou les soirs dorés.

Ce n'est pas le torrent sauvage

Qui parle à son instinct chanteur,

Mais le ruisseau qui sous l'ombrage

Mêle au murmure du feuillage

Son onde au rythme inspirateur.

Quand le muguet de ses clochettes

Blanchit l'herbe sous les grands bois,

Caché dans les branches discrètes,

Il remplit leurs vertes retraites

Des éclats vibrants de sa voix.

Quand de l'azur crépusculaire

Le soir, à pas silencieux,

Descend et couvre au loin la terre,

Il chante l'ombre et son mystère,

Il chante la beauté des cieux !

Quand d'astres d'or l'air s'illumine,

Beaux lys au ciel épanouis,

Allant du chêne à l'aubépine,

Il charme de sa voix divine

Le silence étoilé des nuits.

Telle il vivait sa vie heureuse,

Oublieux des jours inconstants ;

Et son âme mélodieuse

Versait l'ivresse radieuse

Qui déborde en elle au printemps.

Printemps et bonheur, rien ne dure.

O loi fatale ! après l'été,

L'hiver à la bise âpre et dure ;

Une cage au lieu de verdure !

Des fers au lieu de liberté !

Un fils de mon île bénie,

Poète errant, esprit pensif,

Voyant la muette agonie

De ce grand maître en harmonie,

Eut pitié du chanteur captif.

Il l'emmena sur nos rivages,

Dans l'île aux monts bleus, au beau ciel,

Rêvant pour lui, sur d'autres plages,

De libres chants sous des feuillages

Que baigne un soleil éternel.

Peut-être voulait-il encore

Doter nos monts, doter nos bois,

Nos soirs de lune et notre aurore,

De ce barde au gosier sonore

Et des merveilles de sa voix.

Quand cet enfant du Nord prit terre

Chez nous, par la vague apporté,

Sur notre rive hospitalière,

Avec sa voix et la lumière

Il retrouva la liberté.

Ouvrant son aile délivrée

Et fendant l'air, le prisonnier,

L'œil ébloui, l'âme enivrée,

Vint cacher sa fuite égarée

Dans les branches d'un citronnier ;

Du citronnier de la ravine,

Où la Source aux rochers boisés

Étend sa nappe cristalline :

Frais Éden fait de paix divine,

D'ombre et de rayons tamisés.

Autour de lui tout est silence,

Onde et fraîcheur, brise et clarté :

Ravi, soudain au ciel il lance,

Avec son chant de délivrance,

Son hymne à l'hospitalité.

Il dit la molle quiétude

Des bois, l'air suave et léger,

Et l'astre dans sa plénitude,

Et cette ombreuse solitude,

Si douce aux yeux de l'étranger.

Il chante les eaux diaphanes

Où le ciel aime à se mirer ;

Il chante… et l'oiseau des savanes

Se tait, blotti dans les lianes,

Pour mieux l'entendre et l'admirer.

Hélas ! sous ce climat de flamme,

Éperdu, d'accord en accord

De sa fièvre épuisant la gamme,

Dans sa voix exhalant son âme,

Parmi les fleurs il tomba mort !

Il était né sous le grand chêne,

Dans un buisson de frais lilas.

Le flot des jours au loin l'entraîne.

La mort, dans une île africaine,

Noir vautour, l'attendait, hélas !

Près de la Source aux blocs de lave

Repose en paix, roi des chanteurs !

Dans ce lieu sauvage et suave,

Toi qui ne sus pas être esclave,

Repose libre au sein des fleurs !

Instinct natal ! ô loi première !

Que cher à tout être à l'endroit

Où s'ouvrit au jour sa paupière !

Le rossignol meurt de lumière,

Le bengali mourut de froid.