Le blesse
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Au printemps, quand tombe le givre,
Blessé s'en revint un conscrit.
La poudre l'avait laissé vivre :
Dieu sait pourtant ce qu'il souffrit !
Déchiffrant son maigre visage
Par un poil inculte ombragé,
Les petits enfants du village
Dirent : « C'est Pierre ! Oh ! dieux ! qu'il est changé ! »
Sur un seuil ceint d'une charmille
Où la sève prenait l'essor,
De son rire une jeune fille
Égayait un noir corridor.
La voyant, le soldat s'écrie :
« Votre amour seul m'a protégé ! »
Mais, presque honteuse, Marie
Balbutiait : « Combien il est changé ! »
« Je reviens meurtri par la guerre, —
Dit-il ; — mais j'ai gardé l'espoir.
Voyez ! cette boucle légère
Me fut par vous donnée un soir.
Votre bouche froide et muette,
Quoi ! me laisse découragé ? »
Confuse et détournant la tête,
Elle répond : « Que vous êtes changé ! »
« Oui, — dit-il ; — mais sachez la cause.
Qui rougirait d'un tel destin ?
Ce bras vous payait d'une rose
Un frais tribut chaque matin.
Un boulet l'eut en sacrifice.
Du moins mon pays est vengé !
Heureux qui comprend la justice ! »
Elle répond : « Que vous êtes changé ! »
Il s'éloigne pressant ses larmes.
Combien il enviait le sort
De ceux qui, tombant sous les armes,
N'ont d'autre douleur que la mort !
Il marche sans voir, sans entendre,
Un poignard dans l'âme plongé.
Cruelle est la voix jadis tendre
Qui vous apprend que vous êtes changé !
Il tombe attristé chez sa mère
Qui le serre en ses bras ravis.
« Te voir finit ma peine amère.
« Tu reviens blessé, mais tu vis !
« Mes longs chagrins, je les oublie ;
« Mon pauvre cœur bat allégé.
« Malgré ta figure pâlie,
« C'est toujours toi ! mon fils n'est pas changé ! »
Mais Pierre, dardant un œil sombre :
« Va, tu t'abuses,— poursuit-il.
« Parti vivant, je reviens ombre ;
« Mon hiver commence en avril. »
— « Je devine l'âme frivole
« Par qui tu viens d'être jugé.
« Ah ! loin de croire à sa parole,
« Crois seulement que son cœur a changé. »
— « Ainsi, je serai pour la terre,
Pour tous, un inutile poids.
Jamais, à ma voix solitaire,
Ne répondra, douce, une voix. »
— « Crains-tu que, par un peu d'écume,
Tout ton bonheur soit submergé ?
Toute vie a son amertume.
Et ton berceau, méchant, est-il changé ? »
Comme elle achève ce reproche,
Le seuil frémit d'un petit pas.
Une ombre svelte entre et s'approche,
Pleine d'un pudique embarras.
D'un fermier c'est la chaste fille,
Ange connu de l'affligé.
Jamais, suspendant son aiguille,
Le malheureux ne vit son cœur changé.
D'une pitié douce, attendrie,
Le front peint d'un tendre carmin,
Murmurant le nom de « Patrie, »
Au soldat elle tend la main.
Pierre, tiré de son lourd rêve,
Et du désespoir déchargé,
Savoure une voix qui s'élève
Et qui lui dit : « Vous n'êtes pas changé ! »
Cependant, sans parler encore,
Ses regards seuls font des aveux.
Vers l'avenir qui se colore,
Il vole sur l'aile des vœux.
Noble débris, par la tendresse,
Que ton malheur soit corrigé !
Aime, et qu'un son plein de caresse
Dise longtemps : « Non ! tu n'es point changé ! »