Le bois détruit

By Charles Millevoye

Written 1801-01-01 - 1815-01-01

Nymphes, pleurez ! pleurez : l'antique bois

De son enceinte a perdu le mystère.

Pleurez, Amours ! le chêne solitaire

Vous a voilés pour la dernière fois.

Je n'entends plus sous les vertes allées

Des passereaux les joyeuses volées.

De ce séjour hôtes charmants et doux,

Est-il aussi des proscrits parmi vous ?

Le voyageur, trompé dans son attente,

Redouble en vain sa marche haletante,

Implore en vain contre les feux du jour

L'ombrage épais, disparu sans retour.

La jeune amante, à qui ce lieu retrace

Le souvenir de l'amant trop aimé,

Cherche de l'œil l'asile accoutumé,

Ne le voit plus, se lait, soupire, et passe.

Malheur à toi, destructeur inhumain !

D'un dieu vengeur sur toi pèse la main.

Il est un dieu qui préside aux campagnes,

Dieu des coteaux, des bois et des vergers,

Il règne, assis sur les hautes montagnes,

Et ne reçoit que les vœux des bergers,

Que les présents de leurs douces compagnes.

A son signal, d'aimables messagers,

Prenant l'essor, vont couvrir de leur aile

La fleur naissante ou la lige nouvelle.

A la clarté des célestes flambeaux,

Il veille au loin. Familles des oiseaux,

Il recommande aux brises du bocage

De balancer vos paisibles berceaux

Dans la fraîcheur du mobile feuillage.

Il ne veut pas que le froid aquilon

Avant le temps jaunisse les fougères ;

Il ne veut pas que les lis du vallon

Tombent foulés sous le pied des bergères.

Ce même dieu doit te punir un jour :

Il remettra sa vengeance à l'Amour ;

Et le zéphyr, exilé du feuillage,

De la beauté dont ton cœur a fait choix

Emportera la promesse volage,

Comme son souffle emportait autrefois

La feuille errante au sein profond des bois

Dont ta fureur a profané l'ombrage.