Le bois qui pleure

By Louis Bouilhet

Written 1869-01-01 - 1869-01-01

Tout est mort ! ‒ vers d'autres climats

Les oiseaux vont chercher fortune,

Et la terre, sous les frimas,

Est blanche, au loin, comme la lune.

Le vent, pareil à cent taureaux,

Mugit au seuil de ma demeure ;

Le givre a brodé mes carreaux ;

À mon foyer, la bûche pleure :

‒ " Je me souviens !… je me souviens !…

Au pied des monts… dans le bois sombre…

Mon front large, en ces jours anciens,

Faisait, à terre, une grande ombre !

" Oh ! Les cieux en pluie épandus

Sur l'ébullition des séves !

Oh ! Les ravissements perdus

Dans la profondeur de mes rêves !

" Et comme au bord des claires eaux

Frissonnait mon écorce grise,

Sous le pied leste des oiseaux

Ou les caresses de la brise !

" L'hiver venait, chassant l'été ;

Tout s'abritait au toit des villes ;

Seul, je gardais la majesté

Des existences immobiles !

" Et, dressant mon squelette noir

Sur la nudité des champs mornes,

Silencieux dans mon espoir

Des rajeunissements sans bornes,

" J'attendais ces temps plus heureux

Où, sur mes branches découvertes,

Le chant des merles amoureux

Ferait pousser des feuilles vertes !

" Plus de nids !… plus de vents dans l'air,

Secouant à flots mon feuillage !

La hache a, comme un pâle éclair,

Frappé mon tronc durci par l'âge ;

" Et, traîné des vallons charmants

Au chantier brutal des banlieues,

J'ai senti mes os, par moments,

Crier sous la scie aux dents bleues !… "

‒ la pauvre bûche pleure encor ;

Mais déjà, dans ses mille étreintes,

Le feu, comme un grand poulpe d'or,

Fait, sans pitié, mourir ses plaintes !

L'âme légère du vieux bois,

Moitié brise et moitié rosée,

Libre pour la première fois,

Flotte sur la cendre embrasée !…