Le bois sacré
Written 1897-01-01 - 1897-01-01
Resplendissante, au pied du mont mystérieux,
La troupe formidable et blonde des guerrières
Gardait, la lance au poing, les farouches clairières
Et la forêt terrible où sommeillent les dieux.
Et tous venaient vers la ténébreuse vallée
Sous les casques de bronze et les boucliers ronds,
Vêtus de fer et d'or par de bons forgerons,
Tous les héros épris de gloire inviolée.
Frappant le ciel muet de sauvages clameurs,
Tous par les nuits, par les matins, par les vesprées,
Ils venaient au galop des licornes cabrées :
«Nous verrons votre face, exécrables semeurs
Des désirs, des baisers et des larmes humaines ;
O voyageurs hagards qui hurlez dans le vent,
Nos bras étoufferont votre souffle vivant
Et nous tuerons en vous nos amours et nos haines.
Si vous ne craignez pas nos glaives, approchez :
Votre rire cruel insulte à nos misères.
O vautours, nous irons vous prendre dans vos aires,
O loups, nous forcerons vos repaires cachés !»
Tous se ruaient : là-haut, sous les sombres ramures,
Les calmes dieux semblaient immobiles et sourds.
Mais brandis par les mains des guerrières, toujours
Les javelots stridents vibraient sur les armures.
Et les héros, vainqueurs de monstres, les tueurs
Des dragons enflammés, des hydres et des stryges
Roulaient honteusement broyés sous les quadriges.
Leurs yeux mi-clos rougis de mourantes lueurs
Convoitaient les seins nus des prêtresses complices
Qui, méprisant leurs cris et leurs râles derniers,
Joyeuses, bondissaient sur les rauques charniers
Et tendaient vers le ciel leurs mains triomphatrices.
Or le tumulte des batailles, ce jour-là,
Se tut comme la mer pendant les accalmies.
Sur les corps mutilés et sur les chairs blêmies
Le flot d'une ineffable aurore s'étala.
Un grave chant porté par le souffle des brises
Montait de l'Orient lumineux et charmait,
Épars autour des bois et du divin sommet,
Le cœur moins furieux des guerrières surprises :
Et l'Aède parut couronné de cyprès ;
Sa lyre se voilait de tristes asphodèles
Et douloureusement les cordes immortelles
Pleuraient un chant d'amour, de deuil et de regrets.
«M'entends-tu dans le noir abîme, ô chère morte,
Irrévocable fleur qu'un vent cruel emporte ?
O lumière, comme une étoile qui s'enfuit,
Ne briseras-tu pas les chaînes de la nuit ?
O sœur des soirs taillés dans de larges opales,
Où sont tes cheveux d'ombre, où sont tes lèvres pâles ?
Vous qui l'avez ravie, ô dieux, je viens à vous,
Rendez l'épouse absente aux baisers de l'époux.
Je vous ai célébrés dans mes strophes pieuses,
O maîtres qui siégez aux cimes merveilleuses :
Mais les rhythmes naissaient de ses rires : rouvrez
Les sources de l'amour et des hymnes sacrés.»
Les guerrières des dieux écoutaient comme en rêve
Le doux profanateur en marche vers les bois,
Il passa ; les chevaux s'écartaient à sa voix
Et sa chair dédaignait la morsure du glaive.
Autour de lui, le vol des flèches susurrait
Comme un essaim vaincu d'abeilles bienveillantes
Et sans ouïr les cris des vierges effrayantes
L'Aède pacifique entra dans la forêt.
Éperdument, par les silencieuses sentes,
Il allait ; ses regards épiaient les fourrés
Taciturnes : sous les rameaux enchevêtrés,
Nulle apparition de chairs éblouissantes.
L'ombre informe, le noir silence, des parfums
Sauvages d'herbe fraîche et de fleurs surannées
Et, confondue avec les sèves déchaînées,
L'innombrable senteur des automnes défunts.
Il allait ; nulle voix effroyable ou charmante
Ne répondait, nul bruit de fête ou de combats :
Seul, dans les antres, sous le ciel, ici, là-bas,
Le frisson fauve de la terre qui fermente.
Semblables au monceau des feuilles sous ses pas,
Ses rêves, ses désirs, ses douleurs, ses pensées
Tombaient en tournoyant dans les bises glacées
Et l'Aède comprit que les dieux n'étaient pas.
Il perdit, se vouant aux stupides épées,
L'orgueil d'être vaincu par un maître inclément,
Comme les héros morts frappés en blasphémant
Ivres d'un puissant vin de gloire et d'épopées.
Et dépouillé du fier rêve des dieux jaloux,
Il brisa pour jamais les cordes tutélaires
Et descendit vers les clameurs et les colères,
Ainsi qu'un chasseur las se livre aux crocs des loups.
L'homme fut déchiré par les vierges sanglantes ;
La bouche d'où sortaient les paroles de miel
Se tut. La nuit sereine enveloppa le ciel
Et recouvrit les morts d'ombres indifférentes,
Tandis que défendant le mont mystérieux
La troupe formidable et blonde des guerrières
Gardait, la lance au poing, les farouches clairières
Où triomphe toujours le mensonge des dieux.