Le bombardement de gomorrhe
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
… Et Guillaume leur dit : « Soldats ! la grande histoire
S'incline devant vous ; de victoire en victoire
Vous avez parcouru la France et reconquis
L'Alsace et la Lorraine, y compris la Champagne,
Avec la Normandie, un peu de la Bretagne
Et les environs de Paris.
« Vous avez bombardé Strasbourg et pris Versailles ;
Rouen et Tours ont vu s'écrouler leurs murailles ;
Vous avez triomphé de Metz et de Verdun ;
Vous avez pris Sedan, cette ville imprenable,
Et vous avez gagné, souvenir mémorable,
La bataille de Châteaudun.
« Bientôt vous reverrez la patrie allemande ;
Bientôt,… mais aujourd'hui l'Éternel vous commande
De poursuivre votre œuvre, héroïques soldats !
Suppliez, suppliez vos femmes bien aimées
De vous attendre encor, car le Dieu des armées.
« Il faut brûler Paris, comme autrefois Gomorrhe !
Dieu nous l'ordonne ! Il faut que la flamme dévore
Cet antre de débauche et de perdition.
Après avoir lancé le feu qui purifie,
Nous pourrons exercer dans cette ville impie
La Sainte Réquisition.
« Nous prendrons, cette fois, la colonne Vendôme.
En mil huit cent quatorze, ils disaient, « sous la chaume »,
Qu’on ne l'aurait jamais : eh bien, de cet affront
Nous nous sommes vengés ; la France est abattue,
Et, lorsque nous voudrons emporter leur statue,
Ce sont eux qui a descendront.
« Et nous prendrons aussi les superbes casernes
Qui répondent si bien à ces besoins modernes
D'ordre, de discipline et de sécurité.
C'est là que vous irez, soldats, après la guerre,
Après avoir fait luire enfin sur cette terre
Le flambeau de la liberté !
« Mais la liberté sage, et non point la licence !
Vous l'avez bien compris, lorsque la Providence
M'a fait grand Empereur, de grand Roi que j'étais ;
Vous l'avez bien compris, soldats qui savez lire ;
Aussi je n'ai pas eu besoin, moi, de vous dire
Que « l'Empire, c'était la Paix ! »
« Voilà pourquoi la France entière est misérable.
Elle n'a pas voulu d'une « paix honorable »
Et ne s'est pas rendue avec Napoléon.
Mais nous, les champions du droit philosophique,
Nous châtierons l'orgueil de cette République
En bombardant le Panthéon.
« Et nous la soumettrons aux lois de la nature,
De la psychologie et de la raison pure,
Aux principes du système germain.
Hélas ! la vérité nouvelle est méconnue ;
C'est pour cela, Seigneur, que ton « peuple se rue »
Contre le vieux peuple romain.
« Paris ne sera plus la grande capitale.
Que faut-il, pour fonder une cité rivale ?
Transporter à Berlin ce qu'on admire ici.
Nous leur ferons gratter l'Hôtel des Invalides,
Et nous appliquerons ses dorures splendides
Sur le moulin de Sans-Souci.
« Car nous aimons les arts comme les belles-lettres.
Nous avons des savants et de grands géomètres.
Ces hommes ont brisé le cercle trop étroit
Où vivait la pensée ; ils ont, dans leur génie,
Découvert cette utile et noble théorie
De « la force primant le droit ».
« O Paris ! tu croyais qu'oubliée de l'Europe,
Alors que notre masse énorme t'enveloppe,
Tu garderais au moins le royaume du goût !
Tu ne savais donc pas que tout nous est possible ;
Tu ne savais donc pas que la Prusse invincible
Irait « partout, partout, partout » ?
« Oui, nous inventerons les modes germaniques.
On verra, comme au temps de nos châteaux gothiques,
De longs manteaux tout noirs, relevés sur le flanc,
Et des chapeaux de feutre ornés de saintes broches,
Et de sombres gilets avec de grandes poches,
Et des bas couleur rouge-sang.
« Alors cous reviendrez, vous qui, pour la patrie,
Exercez dans l'exil cotre honnête industrie,
O concierges, tailleurs, bottiers et balayeurs !
Braves gens ! votre rôle ici-bas est modeste.
S'il survenait encor quelque guerre funeste,
Vous iriez travailler ailleurs.
« Et maintenant, soldats, frappez, frappez encore !
Exterminez l'impie, incendiez Gomorrhe !
Que l'on dise de nous : Rien ne les arrêta.
Mais hâtez-vous ; Paris persiste à se défendre,
Et j'ai déjà reçu, je peux bien vous l'apprendre,
Quelques reproches d'Augusta. »