Le bucher de la lyre

By Charles Millevoye

Written 1801-01-01 - 1815-01-01

« A la fière Cléis tes chants ont pu déplaire ;

Elle a maudit tes chants, ô Lyre des amours !

Il faut qu'un sacrifice apaise sa colère :

Tu dois périr ; adieu, Lyre, adieu pour toujours !

» O nymphes des coteaux, Oréades légères,

Venez ; venez aussi, déités des forêts !

Apportez les parfums des plantes bocagères,

Quelques lauriers, un myrte, et de jeunes cyprès,

» Les dieux aiment les fleurs qui parent la victime ;

Couronne-toi de fleurs une dernière fois,

Lyre ! au suprême instant que ta voix se ranime. »

Et la Lyre en ces mots fit entendre sa voix :

« Toi que j'ai consolé, songes-y bien, dit-elle,

Les dieux, les justes dieux punissent les ingrats. »

L'amour vit peu d'instants, la gloire est immortelle :

Quelque jour, mais en vain, tu me regretteras.

» A tes doigts répondaient mes cordes poétiques ;

Je m'éveillais pour toi dans le calme des nuits :

J'aurais fait plus encor ; sous les cyprès antiques,

L'Élégie en tes vers eût pleuré ses ennuis.

» Vers les bords du Mélès, pour toi du Méonide

J'eusse été recueillir quelque chant commencé,

Ou chercher à Céos du touchant Simonide

Les nobles vers, perdus dans la nuit du passé.

» J'ouvrirais à tes pas la grotte accoutumée

Où rêvait théocrite, où ses chants tous les soirs

Retentissaient, plus purs que l'huile parfumée

Dont l'or, dans Sicyone, inonde les pressoirs.

» Un jour je sommeillais dans les bois d'Aonie :

La Muse me toucha d'un magique rameau,

Et d'un mode inconnu m'enseigna l'harmonie ;

Mais j'emporte avec moi ses secrets au tombeau. »

Elle a cessé. Les feux, qu'allume le Zéphire,

A travers les parfums emportent ses adieux ;

Et toutefois, dit-on, des cendres de la Lyre

S'exhala jusqu'au soir un son mélodieux.