Le cadavre
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Sur une table il gît, livide, à la lumière
Que lui jette un pâle flambeau ;
Ses traits couleur de cire, et durs comme la pierre,
Semblent sculptés pour un tombeau !
Il s'exhale de lui du néant, du silence,
Un calme si raide et si froid,
Que le frisson vous prend, et que .l'âme balance
Entre la douleur et l'effroi !
Voyez : le cœur glacé vient soudain de se taire :
On n'entend plus son battement ;
Il cesse de lancer la vie en chaque artère
Avec le sang rouge, écumant !
Les membres ont gardé l'apparence vitale ;
Ils sont encor fermes à voir ;
On dirait qu'échappant à l'étreinte fatale
Pour agir ils vont se mouvoir.
Mais, ne recevant plus la sève nourricière,
Leurs chairs vont mollir, s'affaisser,
Puis, enfin, se résoudre en l'immonde poussière
A laquelle on n'ose penser !
Vous qui, dans l'heure sombre où râle la patrie,
Pour vous seuls, vous inquiétez,
Venez voir de plus près cette face flétrie ;
Venez, vous dis-je, et méditez !
Vous êtes, après tout, les membres de la France !
Quand le sang lui coule du cœur,
Au lieu de le voir fuir avec indifférence,
Rendez-lui la rouge liqueur !
Son sang, c'est votre amour, c'est votre intelligence,
Votre or, que des yeux vous couvez ;
Dans le mal qui la tue, et dans son indigence,
Voilà ce que vous lui devez !
Ici, toute réserve est lâche, superflue !
Que, des extrémités au cœur,
A torrents écumeux le suc vital afflue,
Ou le néant sera vainqueur !
Et quand la vie, en elle, enfin sera tarie,
Espérez-vous donc, insensés,
Pouvoir encore, vous, membres de la patrie,
Vivre sur vos biens entassés ?
Non ! des membres au cœur, la vie est solidaire !
Aussi, lorsqu'il s'arrêtera,
Que leur destruction se hâte ou se modère,
Leur tour, infaillible, viendra !
Oui ! ne recevant plus la sève nourricière,
Vous allez tous vous affaisser,
Puis, enfin, vous résoudre en l'immonde poussière
A laquelle on n'ose penser !