Le cadavre

By Charles Grandsard

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Sur une table il gît, livide, à la lumière

Que lui jette un pâle flambeau ;

Ses traits couleur de cire, et durs comme la pierre,

Semblent sculptés pour un tombeau !

Il s'exhale de lui du néant, du silence,

Un calme si raide et si froid,

Que le frisson vous prend, et que .l'âme balance

Entre la douleur et l'effroi !

Voyez : le cœur glacé vient soudain de se taire :

On n'entend plus son battement ;

Il cesse de lancer la vie en chaque artère

Avec le sang rouge, écumant !

Les membres ont gardé l'apparence vitale ;

Ils sont encor fermes à voir ;

On dirait qu'échappant à l'étreinte fatale

Pour agir ils vont se mouvoir.

Mais, ne recevant plus la sève nourricière,

Leurs chairs vont mollir, s'affaisser,

Puis, enfin, se résoudre en l'immonde poussière

A laquelle on n'ose penser !

Vous qui, dans l'heure sombre où râle la patrie,

Pour vous seuls, vous inquiétez,

Venez voir de plus près cette face flétrie ;

Venez, vous dis-je, et méditez !

Vous êtes, après tout, les membres de la France !

Quand le sang lui coule du cœur,

Au lieu de le voir fuir avec indifférence,

Rendez-lui la rouge liqueur !

Son sang, c'est votre amour, c'est votre intelligence,

Votre or, que des yeux vous couvez ;

Dans le mal qui la tue, et dans son indigence,

Voilà ce que vous lui devez !

Ici, toute réserve est lâche, superflue !

Que, des extrémités au cœur,

A torrents écumeux le suc vital afflue,

Ou le néant sera vainqueur !

Et quand la vie, en elle, enfin sera tarie,

Espérez-vous donc, insensés,

Pouvoir encore, vous, membres de la patrie,

Vivre sur vos biens entassés ?

Non ! des membres au cœur, la vie est solidaire !

Aussi, lorsqu'il s'arrêtera,

Que leur destruction se hâte ou se modère,

Leur tour, infaillible, viendra !

Oui ! ne recevant plus la sève nourricière,

Vous allez tous vous affaisser,

Puis, enfin, vous résoudre en l'immonde poussière

A laquelle on n'ose penser !