Le calendrier des vieillards
Written 1668-01-01 - 1694-01-01
Plus d’une fois je me suis étonné
Que ce qui fait la paix du mariage
En est le point le moins considéré,
Lorsque l’on met une fille en ménage.
Les père et mère ont pour objet le bien ;
Tout le surplus, ils le comptent pour rien :
Jeunes tendrons à vieillards apparient,
Et cependant je vois qu’ils se soucient
D’avoir chevaux à leur char attelés
De même taille, et mêmes chiens couplés ;
Ainsi des boeufs, qui de force pareille
Sont toujours pris ; car ce seroit merveille,
Si sans cela la charrue alloit bien.
Comment pourroit celle du mariage
Ne mal aller, étant un attelage
Qui bien souvent ne se rapporte en rien ?
J’en vais conter un exemple notable,
On sait qui fut Richard de Quinzica,
Qui mainte fête à sa femme allégua,
Mainte vigile, et maint jour fériable,
Et du devoir crut s’échapper par là.
Très lourdement il erroit en cela.
Cettui Richard étoit juge dans Pise,
Homme savant en l’étude des lois,
Riche d’ailleurs, mais dont la barbe grise
Montrait assez qu’il devoit faire choix
De quelque femme à peu près de même âge ;
Ce qu’il ne fit, prenant en mariage
La mieux séante et la plus jeune d’ans
De la cité ; fille bien alliée,
Belle surtout : c’étoit Bartholomée
De Galandi, qui parmi ses parents
Pouvoit compter les plus gros de la ville.
En ce, ne fit Richard tour d’homme habile ;
Et l’on disoit communément de lui,
Que ses enfants ne manqueraient de pères.
Tel fait métier de conseiller autrui,
Qui no voit goutte en ses propres affaires.
Quinzica donc, n’ayant de quoi servir
Un tel oiseau qu’étoit Bartholomée,
Pour s’excuser, et pour la contenir,
Ne rencontrait point de jour en l’année,
Selon son compte et son calendrier,
Où l’on se pût sans scrupule appliquer
Au fait d’hymen ; chose aux vieillards commode,
Mais dont le sexe abhorre la méthode.
Quand je dis point, je veux dire très-peu :
Encor ce peu lui donnoit de la peine.
Toute en férie il mettoit la semaine,
Et bien souvent faisoit venir en jeu
Saint qui ne fut jamais dans la légende.
« Le vendredi, disoit-il, nous demande
D’autres pensers, ainsi que chacun sait :
Pareillement, il faut que l’on retranche
Le samedi, non sans juste sujet,
D’autant que c’est la veille du dimanche.
Pour ce dernier, c’est un jour de repos ;
Quant au lundi, je ne trouve à propos
De commencer par ce point la semaine :
Ce n’est le fait d’une âme bien chrétienne. »
Les autres jours, autrement s’excusoit :
Et quand venoit aux fêtes solennelles,
C’étoit alors que Richard triomphoit,
Et qu’il donnoit les leçons les plus belles.
Long-temps devant, toujours il s’abstenoit ;
Long-temps après, il en usoit de même ;
Aux quatre-temps, autant il en faisoit,
Sans oublier l’avent ni le carême.
Cette saison pour le vieillard étoit
Un temps de Dieu ; jamais ne s’en lassoit.
De patrons même il avoit une liste :
Point de quartier pour un évangéliste,
Pour un apôtre, ou bien pour un docteur :
Vierge n’étoit, martyr, et confesseur,
Qu’il ne chômât ; tous les savoit par cœur.
Que s’il étoit au bout de son scrupule,
Il alléguoit les jours malencontreux,
Puis les brouillards, et puis la canicule,
De s’excuser n’étant jamais honteux.
La chose ainsi presque toujours égale,
Quatre fois l’an, de grâce spéciale,
Notre docteur régaloit sa moitié
Petitement ; enfin c’étoit pitié.
À cela près, il traitoit bien sa femme :
Les affiquets, les habits à changer,
Joyaux, bijoux, ne manquoient à la dame.
Mais tout cela n’est que pour amuser
Un peu de temps des esprits de poupée :
Droit au solide alloit Bartholomée.
Son seul plaisir dans la belle saison,
C’étoit d’aller à certaine maison
Que son mari possédoit sur la côte :
Ils y couchoient tous les huit jours, sans faute.
Là, quelquefois, sur la mer ils montoient,
Et le plaisir de la pêche goûtoient,
Sans s’éloigner que bien peu de la rade.
Arrive donc qu’un jour de promenade,
Bartholomée et messer le docteur
Prennent chacun une barque à pêcheur,
Sortent sur mer : ils avoient fait gageure
À qui des deux auroit plus de bonheur,
Et trouverait la meilleure aventure
Dedans sa pêche, et n’avoient avec eux,
Dans chaque barque, en tout, qu’un homme ou deux.
Certain corsaire aperçut la chaloupe
De notre épouse, et vint avec sa troupe
Fondre dessus, l’emmena bien et beau ;
Laissa Richard : soit que près du rivage
Il n’osât pas hasarder davantage ;
Soit qu’il craignît qu’ayant dans son vaisseau
Notre vieillard, il ne pût de sa proie
Si bien jouir ; car il aimoit la joie
Plus que l’argent ; et toujours avoit fait
Avec honneur son métier de corsaire ;
Au jeu d’amour étoit homme d’effet,
Ainsi que sont gens de pareille affaire.
Gens de mer sont toujours prêts à bien faire,
Ce qu’on appelle autrement bons garçons :
On n’en voit point qui les fêtes allègue.
Or tel étoit celui dont nous parlons,
Ayant pour nom Pagamin de Monègue.
La belle fit son devoir de pleurer,
Un demi-jour, tant qu’il se pût étendre :
Et Pagamin, de la réconforter ;
Et notre épouse, à la fin, de se rendre.
Il la gagna : bien savoit son métier.
Amour s’en mit, Amour, ce bon apôtre,
Dix mille fois plus corsaire que l’autre,
Vivant de rapt, faisant peu de quartier.
La belle avoit sa rançon toute prête :
Très-bien lui prit d’avoir de quoi payer ;
Car là n’étoit ni vigile ni fête.
Elle oublia ce beau calendrier
Rouge partout et sans nul jour ouvrable :
De la ceinture, on le lui fit tomber ;
Plus n’en fut fait mention qu’à la table.
Notre légiste eût mis son doigt au feu
Que son épouse étoit toujours fidèle,
Entière, et chaste, et que, moyennant Dieu,
Pour de l’argent on lui rendroit la belle.
De Pagamin il prit un sauf-conduit,
L’alla trouver, lui mit la carte blanche.
Pagamin dit : « Si je n’ai pas bon bruit,
C’est à grand tort ; je veux vous rendre franche
Et sans rançon votre chère moitié.
Ne plaise à Dieu que si belle amitié
Soit, par mon fait, de désastre ainsi pleine !
Celle pour qui vous prenez tant de peine
Vous reviendra selon votre désir.
Je ne veux point vous vendre ce plaisir.
Faites-moi voir seulement qu’elle est vôtre :
Car, si j’allois vous en rendre quelque autre,
Comme il m’en tombe assez entre les mains,
Ce me seroit une espèce de blâme.
Ces jours passés, je pris certaine dame,
Dont les cheveux sont quelque peu châtains,
Grande de taille, en bon point, jeune et fraîche ;
Si cette belle, après vous avoir vu,
Dit être à vous, c’est autant de conclu :
Reprenez-la, rien ne vous en empêche. »
Richard reprit : « Vous parlez sagement,
Et me traitez trop généreusement.
De son métier, il faut que chacun vive :
Mettez un prix à la pauvre captive,
Je le paierai comptant, sans hésiter.
Le compliment n’est ici nécessaire :
Voilà ma bourse, il ne faut que compter.
Ne me traitez que comme on pourroit faire,
En pareil cas, l’homme le moins connu.
Seroit-il dit que vous m’eussiez vaincu
D’honnêteté ? Non sera, sur mon âme !
Vous le verrez. Car, quant à celte dame,
Ne doutez point qu’elle ne soit à moi.
Je ne veux pas que vous m’ajoutiez foi,
Mais aux baisers que de la pauvre femme
Je recevrai ; ne craignant qu’un seul point,
C’est qu’à me voir, de joie elle ne meure. »
On fait venir l’épouse tout à l’heure,
Qui, froidement, et ne s’émouvant point,
Devant ses yeux voit son mari paroître,
Sans témoigner seulement le connoître,
Non plus qu’un homme arrivé du Pérou,
« Voyez ! dit-il, la pauvrette est honteuse
Devant les gens ; et sa joie amoureuse
N’ose éclater : soyez sûr qu’à mon cou,
Si j’étois seul, elle serait sautée. »
Pagamin dit : « Qu’il ne tienne à cela ;
Dedans sa chambre, allez, conduisez-la. »
Ce qui fut fait ; et, la chambre fermée,
Richard commence : « Eh ! là, Bartholomée,
Comme tu fais ! Je suis ton Quinzica,
Toujours le même à l’endroit de sa femme.
Regarde-moi ? Trouves-tu, ma chère âme,
En mon visage, un si grand changement ?
C’est la douleur de ton enlèvement,
Qui me rend tel ; et toi seule en es cause.
T’ai-je jamais refusé nulle chose,
Soit pour ton jeu, soit pour tes vêlements ?
En étoit-il quelqu’une de plus brave ?
De ton vouloir ne me rendois-je esclave ?
Tu le seras, étant avec ces gens.
Et ton honneur, que crois-tu qu’il devienne ?
— Ce qu’il pourra, répondit brusquement
Bartholomée. Est-il temps maintenant
D’en avoir soin ? S’en est-on mis en peine
Quand, malgré moi, l’on m’a jointe avec vous ;
Vous, vieux pénard ; moi, fille jeune et drue,
Qui méritois d’être un peu mieux pourvue,
Et de goûter ce qu’hymen a de doux ?
Pour cet effet, j’étois assez aimable,
Et me trouvois aussi digne, entre nous,
De ces plaisirs, que j’en étois capable.
Or est le cas allé d’autre façon.
J’ai pris mari qui pour toute chanson
N’a jamais eu que ses jours de férie ;
Mais Pagamin, sitôt qu’il m’eut ravie,
Me sut donner bien une autre leçon.
J’ai plus appris des choses de la vie
Depuis deux jours, qu’en quatre ans avec vous.
Laissez-moi donc, monsieur mon cher époux ;
Sur mon retour n’insistez davantage.
Calendriers ne sont point en usage
Chez Pagamin, je vous en avertis.
Vous et les miens, avez mérité pis :
Vous, pour avoir mal mesuré vos forces
En m’épousant ; eux, pour s’être mépris,
En préférant les légères amorces
De quelque bien à cet autre point-là.
Mais Pagamin, pour tous, y pourvoira.
Il ne sait loi, ni digeste, ni code ;
Et cependant très-bonne est sa méthode.
De ce matin, lui-même il vous dira,
Du quart en sus, comme la chose en va.
Un tel aveu vous surprend et vous touche ?
Mais faire ici de la petite bouche
Ne sert de rien : l’on n’en croira pas moins.
Et, puisque enfin nous voici sans témoins,
Adieu vous dis, vous et vos jours de fête !
Je suis de chair ; les habits rien n’y font :
Vous savez bien, monsieur, qu’entre la tête
Et le talon, d’autres affaires sont. »
À tant se tut. Richard, tombé des nues,
Fut tout heureux de pouvoir s’en aller.
Bartholomée, ayant ses hontes bues,
Ne se fit pas tenir pour demeurer.
Le pauvre époux en eut tant de tristesse,
Outre les maux qui suivent la vieillesse,
Qu’il en mourut à quelques jours de là ;
Et Pagamin prit à femme sa veuve.
Ce fut bien fait : nul des deux ne tomba
Dans l’accident du pauvre Quinzica,
S’étant choisis l’un et l’autre à l’épreuve.
Belle leçon pour gens à cheveux gris !
Sinon qu’ils soient d’humeur accommodante :
Car, en ce cas, messieurs les favoris
Font leur ouvrage, et la dame est contente.