Le cantique
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Dieu des tendres pitiés, Dieu des vertus clémentes,
Vois ! — D’un cœur humble et pénitent,
Je m’approche de toi, les mains toutes fumantes
De ce sang chaud qui te plaît tant !
Instrument résigné de ta. sainte colère,
Je contemple, — et j'en ai pleuré, —
Tes ennemis couchés comme l'épi sur l’aire.
Suis-je un fléau selon ton gré ?
Cent mille sont tombés à ma droite, à ma gauche !
David fit moins, à beaucoup près ;
L’homme alors s’égorgeait ; de nos jours il se fauche :
Ta loi d’amour est en progrès !
Des nouveaux Philistins j’ai défait la cohorte ;
Mais plus avisé que Samson,
J ’avais renforcé Moltke, — une mâchoire forte, —
D’un engin Krupp de ma façon.
Ces Francs, fils de Baal, n'ont-ils pas l’impudence
De combattre en pleine clarté ?
Nous, Seigneur, que tu fis serpents par la prudence
Et loups par la férocité,
Dans le ravin muet, sous la forêt confuse ,
Nous glissons, furtifs et rampants,
Dix contre un ! — Nous fondons par l’éclat de la ruse
L’héroïsme du guet-apens !
Sous ta bannière même, aux blessés si bénigne,
Nous dressons nos pièges de mort.
N’a-t-il pas été dit : « Tu vaincras par ce signe ? »
Ta parole n’a jamais tort !
Qui soutiendra le choc des miens ? — De vos valises
Qui sondera la profondeur,
Der Thann, héros pillard ; Werder, brûleur d'églises ;
Von Treskow, gendarme pendeur ?
L’épouvante et le deuil vous suivent à la trace ;
Mais, Seigneur, quel juste est parfait ?
Au nom du mal commis je te demande grâce
Pour tout le mal qu’ils n'ont pas fait !
Puis-je au moins me flatter que dans ces aventures,
Jaloux de l’honneur à gagner,
Nous sûmes inventer d'assez neuves tortures ?
L’Alsace en pourrait témoigner.
J’ai rasé sous le feu les chaumières souillées,
Et j’ai fait fumer ‘a ton nez
Suave encens, la chair des pauvresses grillées
Et des paysans calcinés.
Le lion renaîtrait d’une souche nouvelle ;
Pour supprimer le lionceau,
Sur les angles des murs j’ai broyé la cervelle
Des petits enfants au berceau.
Enfin, sanctifiant ainsi l’auguste orgie,
Dans tes enfers "ai dépêché
Par le viol mortel mainte vierge, rougie
De son sang et de son péché.
Et voici : j’ai cerné la Babel des barbares ;
De sa chute j’attends l’écho,
Dès que Wagner aura composé les fanfares
Qui firent tomber Jéricho.
Elle a vécu la ville aux pratiques infâmes !
Et l’ange blême de la faim
Dans le dernier soupir de deux millions d’âmes
Aura dit le mot de la fin !
Ta justice, ô Seigneur ! est comme la tortue,
Lente, mais sûre d’arriver.
La mienne a pris son temps ; ma rancune têtue
Mit cinquante ans à la couver.
Oui, depuis Iéna, je n’ai pu sans souffrance
Digérer le rire latin.
Digérer est le mot ; s’ils sont tout cœur en France,
Chez nous on est tout intestin.
Bismarck a des conseils loyaux sur toutes choses ;
Il me souffla l’avis divin
D'envoyer nos enfants, chiens-couchants doux e ; roses,
Mendier au pays du vin.
Comment se défier de ces souples carrures ?
Tout foyer leur fut indulgent.
Mes chérubins ont pris l'empreinte des serrures :
A moi la cave ! à moi l’argent !
O Saint espionnage ! ô fausse clef du traître !
O couteau sournois du poltron !
Grâce à toi, j’accomplis la parole du Maître :
« J’arriverai comme un larron ! »
Si j’ai, dans leurs celliers où l'Aï coule à source,
Défonce’ jusqu’au dernier fût ;
Si, jusqu’au dernier sou, j’ai cueilli dans leur bourse
L’argent , — vil métal s’il en fut,
Grand Dieu, c'est pour ton bien ! leur luxe était leur crime ;
Et les vertus du Germain blond
Disent assez la grâce attachée au régime
De la choucroûte et du houblon.
Marche à présent sans peur, ma Prusse, et t’achemine
Au Chanaan que tu rêvais !
Car ta race est féconde, et, comme la vermine,
Tient de la place et sent mauvais.
Va gaiement vendanger cette terre promise ;
Mais, dans l’ivresse du raisin,
Garde-toi d’oublier notre antique devise :
« Mon ennemi, c'est mon voisin ! »
Impose un frein, Seigneur, à la voix qui me loue !
Fais que mon cœur soit sans détour !
On m’a surnommé l’aigle ! — on me flatte, et j’avoue
Que je suis à peine un vautour.
Donne-moi de braver le dégoût de l’histoire
Où, d’un saut, j'entre tout botté.
Fi du respect humain ! pour ta plus grande gloire
Son mépris n'est-il pas compté ?
De l'homme après le roi qu’importe ce qui reste,
S’il est utile à ton dessein
Que le monde amnistie Attila le Funeste
Devant Guillaume l’Assassin ?
Je sais qu’aux cieux, selon ta promesse formelle,
J ’aurai place, ô Père infini,
Entre mon Augusta, ma pieuse femelle,
Et notre Fritz, son fruit béni !
Et pourtant, s’il te plaît de m’éprouver, ordonne !
Puisqu’avec toi j’ai fait hymen,
Pour toi je souffrirai tout !… — même la couronne
D'empereur d’Occident. — Amen !