Le Captif

By Anatole France

Written 1896-01-01 - 1896-01-01

Il est, non loin des tièdes syrtes

Où bleuit la mer en repos,

Un bois d’orangers et de myrtes

Dont n’approchent point les troupeaux.

Là, sous l’ombre antique d’un arbre,

Un satyre, ouvrage divin,

Sourit dans sa gaine de marbre.

Comme réjoui par le vin.

Il a des oreilles aiguës

Que dresse un frémissement prompt ;

De jeunes cornes invaincues

Reluisent sur son mâle front ;

On voit que ses larges narines

Portent à ses heureux esprits

La fraîcheur des brises marines

Et les parfums des bois fleuris ;

Les coins soulevés de ses lèvres

Rappellent le falerne bu ;

Deux glandes, comme en ont les chèvres,

Pendent sous son menton barbu.

Captif du socle pentélique,

Languit un triste adolescent :

Le dieu, de son regard oblique,

Lui verse un rayon caressant.

Mais lui, l’enfant aux ailes blanches,

Lève des yeux brillants de pleurs,

À cause de ses molles hanches.

De ses bras liés par des fleurs.

Les larmes sur sa belle joue

Mouillent sa chevelure d’or.

Parfois ses ailes qu’il secoue

Méditent l’impossible essor.

Et tant que le soleil éclaire

Le bois chaste et silencieux,

Les fiers desseins et la colère

Enflamment ses humides yeux.

Mais quand vient l’ombre transparente

Ramener les Nymphes en chœur,

Il rit, et sa chaîne odorante

Enivre doucement son cœur.