Le carillon de saint-mamet
Written 1893-01-01 - 1893-01-01
Le Carillon de Saint-Manet.
Tinte quand d'or le ciel se teinte ;
Comme si le soir s'exprimait,
Le Carillon de Saint-Manet
Mystérieusement se met
A tinter dans l'air calme… Il tinte,
Le Carillon de Saint-Manet,
Tinte, quand d'or le ciel se teinte !
Qui plaint-il, qu'est-ce qu'il promet,
Ce chant de promesse et de plainte ?
Plaint-il les gens de Saint-Manet
Ou bien nous ?… Est-ce qu'il promet
Le pardon du mal qu'on commet
Dans l'âpre course où l'on s'éreinte ?
Qui plaint-il ? Qu'est-ce qu'il promet,
Ce chant de promesse et de plainte ?
Mon cœur, croyant, qu'on lui parlait,
Frissonnait à ce chant qui tinte,
Quand j'étais un enfantelet !
Mon cœur croyait qu'on lui parlait…
Ah ! je voudrais encor qu'il ait
Cette délicieuse crainte !
Mon cœur, croyant qu'on lui parlait,
Frissonnait à ce chant qui tinte !
L'odeur des herbes qu'on brûlait
Disait bientôt l'automne atteinte.
Une chauve-souris volait.
L'odeur des herbes qu'on brûlait
Venait jusqu'à notre chalet,
Et nous avions la gorge étreinte.
L'odeur des herbes qu'on brûlait
Disait bientôt l'automne atteinte.
Levant les yeux de son ourlet,
La servante disait : « Il tinte ! »
Et regardait vers le volet,
Levant les yeux de son ourlet !
Ce tintement la consolait
D'être à d'humbles choses astreinte.
Levant les yeux de son ourlet,
La servante disait : « Il tinte ! »
La femme qui nous vend du lait
Se signait mainte fois et mainte ;
Vite mettant son capulet,
La femme qui nous vend du lait
Vers la petite église allait ;
Et, des morts traversant l'enceinte,
La femme qui nous vend du lait
Se signait mainte fois et mainte !
Le Carillon de Saint-Manet
Ne tintait pas mieux qu'il ne tinte ;
Mais, alors, comme il nous charmait,
Le Carillon de Saint-Manet !
La mère de ma mère aimait
L'écouter, la bougie éteinte…
Le Carillon de Saint-Manet
Ne tintait pas mieux qu'il ne tinte.
Mais notre vie, alors, coulait
Plus profonde d'être restreinte !
Comme un ruisseau sur le galet,
Ah ! notre vie, alors, coulait !
Nous n'avions qu'un petit valet,
Mais qui chantait une complainte…
Et notre vie, alors, coulait
Plus profonde d'être restreinte !
Le volubilis violet
Se mêlait à la coloquinte ;
L'humble barrière où s'enroulait
Le volubilis violet
N'était pas encor ce qu'elle est :
Une belle grille bien peinte !
Le volubilis violet
Se mêlait à la coloquinte !
Toute aube sent le serpolet.
J'ignorais le mal et la feinte.
J'avais une âme d'oiselet.
Toute aube sent le serpolet.
Ah ! si j'avais su qu'il fallait
Devenir Alceste ou Philinte !
Toute aube sent le serpolet.
J'ignorais le mal et la feinte.
Le Carillon tintait, fluet !
Au salon de perse déteinte
Ma sœur jouait un menuet.
Mais, quand tintait le son fluet,
Le menuet diminuait
Pour écouter le son qui tinte…
Le son, alors, entrait, fluet,
Au salon de perse déteinte.
Dieu ! pourrait-on, si l'on voulait,
Te ravoir, simplicité sainte ?
Reboire au premier gobelet ?
Le pourrait-on, si l'on voulait ?
C'est pourtant d'un oignon bien laid
Qu'on revoit fleurir la-jacinthe !
Dieu ! pourrait-on, si l'on voulait,
Te ravoir, simplicité sainte ?
Une étoile se rallumait
Sur le val, obscur labyrinthe.
Au-dessus de chaque sommet
Une étoile se rallumait
Quand la cloche de Saint-Manet
Tintait !… Oh ! si, lorsqu'elle tinte,
Une étoile se rallumait
Sur la vie, obscur labyrinthe !
O Carillon de Saint-Manet,
Tinte, quand d'or le soir se teinte !
Dans l'air bleu qui nous le transmet,
O Carillon de Saint-Manet,
Tinte ce tintement qui met
Plus de calme en notre âme !… Tinte,
O Carillon de Saint-Manet,
Tinte, quand d'or le soir se teinte !