Le carillon de saint-mamet

By Edmond Rostand

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Le Carillon de Saint-Manet.

Tinte quand d'or le ciel se teinte ;

Comme si le soir s'exprimait,

Le Carillon de Saint-Manet

Mystérieusement se met

A tinter dans l'air calme… Il tinte,

Le Carillon de Saint-Manet,

Tinte, quand d'or le ciel se teinte !

Qui plaint-il, qu'est-ce qu'il promet,

Ce chant de promesse et de plainte ?

Plaint-il les gens de Saint-Manet

Ou bien nous ?… Est-ce qu'il promet

Le pardon du mal qu'on commet

Dans l'âpre course où l'on s'éreinte ?

Qui plaint-il ? Qu'est-ce qu'il promet,

Ce chant de promesse et de plainte ?

Mon cœur, croyant, qu'on lui parlait,

Frissonnait à ce chant qui tinte,

Quand j'étais un enfantelet !

Mon cœur croyait qu'on lui parlait…

Ah ! je voudrais encor qu'il ait

Cette délicieuse crainte !

Mon cœur, croyant qu'on lui parlait,

Frissonnait à ce chant qui tinte !

L'odeur des herbes qu'on brûlait

Disait bientôt l'automne atteinte.

Une chauve-souris volait.

L'odeur des herbes qu'on brûlait

Venait jusqu'à notre chalet,

Et nous avions la gorge étreinte.

L'odeur des herbes qu'on brûlait

Disait bientôt l'automne atteinte.

Levant les yeux de son ourlet,

La servante disait : « Il tinte ! »

Et regardait vers le volet,

Levant les yeux de son ourlet !

Ce tintement la consolait

D'être à d'humbles choses astreinte.

Levant les yeux de son ourlet,

La servante disait : « Il tinte ! »

La femme qui nous vend du lait

Se signait mainte fois et mainte ;

Vite mettant son capulet,

La femme qui nous vend du lait

Vers la petite église allait ;

Et, des morts traversant l'enceinte,

La femme qui nous vend du lait

Se signait mainte fois et mainte !

Le Carillon de Saint-Manet

Ne tintait pas mieux qu'il ne tinte ;

Mais, alors, comme il nous charmait,

Le Carillon de Saint-Manet !

La mère de ma mère aimait

L'écouter, la bougie éteinte…

Le Carillon de Saint-Manet

Ne tintait pas mieux qu'il ne tinte.

Mais notre vie, alors, coulait

Plus profonde d'être restreinte !

Comme un ruisseau sur le galet,

Ah ! notre vie, alors, coulait !

Nous n'avions qu'un petit valet,

Mais qui chantait une complainte…

Et notre vie, alors, coulait

Plus profonde d'être restreinte !

Le volubilis violet

Se mêlait à la coloquinte ;

L'humble barrière où s'enroulait

Le volubilis violet

N'était pas encor ce qu'elle est :

Une belle grille bien peinte !

Le volubilis violet

Se mêlait à la coloquinte !

Toute aube sent le serpolet.

J'ignorais le mal et la feinte.

J'avais une âme d'oiselet.

Toute aube sent le serpolet.

Ah ! si j'avais su qu'il fallait

Devenir Alceste ou Philinte !

Toute aube sent le serpolet.

J'ignorais le mal et la feinte.

Le Carillon tintait, fluet !

Au salon de perse déteinte

Ma sœur jouait un menuet.

Mais, quand tintait le son fluet,

Le menuet diminuait

Pour écouter le son qui tinte…

Le son, alors, entrait, fluet,

Au salon de perse déteinte.

Dieu ! pourrait-on, si l'on voulait,

Te ravoir, simplicité sainte ?

Reboire au premier gobelet ?

Le pourrait-on, si l'on voulait ?

C'est pourtant d'un oignon bien laid

Qu'on revoit fleurir la-jacinthe !

Dieu ! pourrait-on, si l'on voulait,

Te ravoir, simplicité sainte ?

Une étoile se rallumait

Sur le val, obscur labyrinthe.

Au-dessus de chaque sommet

Une étoile se rallumait

Quand la cloche de Saint-Manet

Tintait !… Oh ! si, lorsqu'elle tinte,

Une étoile se rallumait

Sur la vie, obscur labyrinthe !

O Carillon de Saint-Manet,

Tinte, quand d'or le soir se teinte !

Dans l'air bleu qui nous le transmet,

O Carillon de Saint-Manet,

Tinte ce tintement qui met

Plus de calme en notre âme !… Tinte,

O Carillon de Saint-Manet,

Tinte, quand d'or le soir se teinte !