Le cas de conscience

By Jean de La Fontaine

Written 1668-01-01 - 1694-01-01

Les gens du pays des fables

Donnent ordinairement

Noms et titres agréables

Assez libéralement ;

Gela ne leur coûte guère :

Tout leur est nymphe ou bergère,

Et déesse bien souvent.

Horace n’y faisoit faute :

Si la servante de l’hôte

Au lit de notre homme alloit,

C’étoit aussitôt Ilie ;

C’étoit la nymphe Égérie ;

C’étoit tout ce qu’on vouloit :

Dieu, par sa bonté profonde,

lin beau jour, mit dans le monde

Apollon son serviteur,

Et l’y mit justement comme

Adam le nomenclateur,

Lui disant : « Te voilà ; nomme ! »

Suivant cette antique loi,

Nous sommes parrains du roi.

De ce privilège insigne,

Moi, faiseur de vers indigne,

Je pourrois user aussi

Dans les contes que voici ;

Et s’il me plaisoit de dire,

Au lieu d’Anne, Sylvanire,

Et, pour messire Thomas,

Le grand druide Adamas,

Me mettroit-on à l’amende ?

Non ; mais, tout considéré,

Le présent conte demande

Qu’on dise Anne et le curé.

Anne, puisque ainsi va, passoit dans son village

Pour la perle et le parangon.

Étant un jour près d’un rivage,

Elle vit un jeune garçon

Se baigner nu : la fillette étoit drue,

« Honnête toutefois : l’objet plut à sa vue.

Nuls défauts ne pouvoient être au gars reprochés ;

Puis, dès auparavant, aimé de la bergère,

Quand il en auroit eu, l’Amour les eût cachés :

Jamais tailleur n’en sut, mieux que lui, la manière.

Anne ne craignoit rien : des saules la couvroient,

Gomme eût fait une jalousie ;

Cà et là ses regards en liberté couroient,

Où les portoit leur fantaisie ;

Çà et là, c’est-à-dire aux différents attraits

Du garçon au corps jeune et frais,

Blanc, poli, bien formé, de taille haute et drète,

Digne enfin des regards d’Annette.

D’abord une honte secrète

La fit quatre pas reculer ;

L’amour, huit autres avancer :

Le scrupule survint, et pensa tout gâter.

Aime avoit bonne conscience ;

Mais comment s’abstenir ? Est-il quelque défense

Qui l’emporte sur le désir,

Quand le hasard fait naître un sujet de plaisir ?

La belle à celui-ci fit quelque résistance ;

À la fin, ne comprenant pas

Comme on peut pécher de cent pas,

Elle s’assit sur l’herbe, et, très-fort attentive,

Annette la contemplative

Regarda de son mieux. Quelqu’un n’a-t-il point vu

Comme on dessine sur nature ?

On vous campe une créature,

Une Ève, ou quelque Adam, j’entends un objet nu ;

Puis, force gens, assis comme notre bergère,

Font un crayon conforme à cet original.

Au fond de sa mémoire Anne en sut fort bien l’aire

Un qui ne ressembloit pas mal.

Elle y seroit encor, si Guillot (c’est le sire)

Ne fût sorti de l’eau. La belle se retire

À propos ; l’ennemi n’étoit plus qu’à vingt pas,

Plus fort qu’à l’ordinaire ; et c’eût été grand cas

Qu’après de semblables idées,

Amour en fût demeuré là :

Il comptait pour siennes déjà

Les faveurs qu’Anne avoit gardées.

Qui ne s’y fût trompé ? Plus je songe à cela,

Moins je le puis comprendre. Anne la scrupuleuse

N’osa, quoi qu’il en soit, le garçon régaler,

Ne laissant pas pourtant de récapituler

Les points qui la rendoient encor toute honteuse.

Pâques vint, et ce fut un nouvel embarras.

Anne, faisant passer ses péchés en revue,

Comme un passe-volant mit en un coin ce cas ;

Mais la chose fut aperçue.

Le curé, messire Thomas,

Sut relever le fait ; et, comme l’on peut croire,

En confesseur exact il fit conter l’histoire,

Et circonstancier le tout fort amplement,

Pour en connoître l’importance,

Puis faire aucunement cadrer la pénitence ;

Chose où ne doit errer un confesseur prudent.

Celui-ci malmena la belle :

Être dans ses regards à tel point sensuelle !

C’est, dit-il, un très-grand péché ;

Autant vaut l’avoir vu, que de l’avoir touché. »

Cependant la peine imposée

Fut à souffrir assez aisée ;

Je n’en parlerai point : seulement on saura

Que messieurs les curés, en tous ces cantons-là,

Ainsi qu’au nôtre, avoient des dévots et dévotes,

Qui, pour l’examen de leurs fautes,

Leur payoient un tribut, qui plus, qui moins, selon

Que le compte à rendre étoit long.

Du tribut de cet an Anne étant soucieuse,

Arrive que Guillot pêche un brochet fort grand :

Tout aussitôt le jeune amant

Le donne à sa maîtresse ; elle, toute joyeuse,

Le va porter du même pas

Au curé messire Thomas.

Il reçoit le présent, il l’admire ; et le drôle,

D’un petit coup sur l’épaule,

La fillette régala,

Lui sourit ; lui dit : « Voilà

Mon fait ! » joignant à cela

D’autres petites affaires.

C’étoit jour de calende, et nombre de confrères

Devoient dîner chez lui. Voulez-vous doublement

M’obliger ? dit-il à la belle ;

Accommodez chez vous ce poisson promptement,

Puis, l’apportez incontinent :

Ma servante est un peu nouvelle. »

Anne court ; et voilà les prêtres arrivés.

Grand bruit, grande cohue : en cave on se transporte :

Aucuns des vins sont approuvés ;

Chacun en raisonne à sa sorte.

On met sur table, et le doyen

Prend place, en saluant toute la compagnie.

Raconter leurs propos serait chose infinie ;

Puis, le lecteur s’en doute bien.

On permuta cent fois, sans permuter pas une.

Santés, Dieu sait combien ! Chacun, à sa chacune,

But en faisant de l’œil : nul scandale. On servit

Potages, menus mets, et même jusqu’au fruit,

Sans que le brochet vînt ; tout le dîner s’achève

Sans brochet, pas un brin. Guillot, sachant ce don,

L’avoit fait rétracter pour plus d’une raison.

Légère de brochet, la troupe enfin se lève.

Qui fut bien étonné ? Qu’on le juge. Il alla

Dire ceci, dire cela,

À madame Anne, le jour même,

L’appela cent fois sotte ; et, dans sa rage extrême,

Lui pensa reprocher l’aventure du bain.

« Traiter votre curé, dit-il, comme un coquin !

Pour qui nous prenez-vous ? Pasteurs, sont-ce canailles ? »

Alors, par droit de représailles,

Anne dit au prêtre outragé :

« Autant vaut l’avoir vu, que de l’avoir mangé. »