Le catéchisme du bon français

By Charles Grandsard

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

— A quoi reconnaît-on le bon Français ?

— Sa mine

Est sévère, et trahit la douleur qui le mine.

Le sourire jamais ne brille dans ses yeux ;

Mais par la foule il va, concentré, sérieux.

On ne le voit jamais s'égayer dans les fêtes ;

Mais il vit à l'écart, comme ces vieux prophètes

Que les peuples surpris voyaient de loin passer,

Pâles, courbant le front sous un grave penser !

— A quoi pense le bon Français ?

— A sa patrie,

Dont l'image livide et par le deuil flétrie

Comme un spectre plaintif en tout lieu le poursuit,

Et même vient hanter ses rêves de la nuit.

Sur ce corps vénérable et noir de meurtrissures

Avec un doigt pieux il compte les blessures ;

En songeant qu'il n'a pu la sauver, le remord

Le déchire, et le rend triste jusqu'à la mort !

— Que désire le bon Français ?

— La délivrance

De sa chère patrie. Il veut revoir la France,

Après tant de douleurs et de convulsions.

Au rang qui lui revient parmi les nations.

Voilà ce qu'il paierait même au prix du supplice.

Oui ! si, pour obtenir que son vœu s'accomplisse,

On ne lui demandait que de donner son sang,

On pourrait préparer la hache : il y consent !

— Qu'aime le bon Français ?

— Toute âme généreuse

Qui gémit sur les maux de l'heure douloureuse,

Qui saurait comme lui, s'il le fallait, offrir

Jusqu'à sa propre vie, afin de les guérir.

— Que hait le bon Français ?

— L'égoïste, le lâche,

Tous ces hommes sans cœur, qui, rêvant sans relâche

A leurs mesquins plaisirs, à leur vil intérêt,

N'ont pour leur mère en deuil ni penser, ni regret !

— Que demande le bon Français dans sa prière ?

— Chaque soir, au moment de fermer la paupière,

Il se recueille, au fond de son âme descend,

Puis, élève ces vœux aux pieds du Tout-Puissant :

« Notre Père des cieux ! abaissez, je vous prie,

Un regard de pitié sur ma pauvre patrie !

Vous le savez, son cœur fut toujours bon et grand,

Et ne méritait pas un malheur si navrant !

Calmez, Seigneur ! le sang qui coule dans ses veines ;

Préservez-la, surtout, de ces colères vaines

Dont le souffle orageux l'agite trop souvent,

Comme le peuplier qui tremble au moindre vent,

Et, l'entraînant bien loin de son but légitime,

De ses emportements.font d'elle la victime ! »

— Où trouve-t-on de bons Français ?

— Aux bords du Rhin.

Sur la Moselle, il est de ces âmes d'airain

Qui jettent fièrement le saint nom de la France

Au Germain, stupéfait de leur mâle assurance ;

Qui, contre la douceur ou la brutalité,

Défendent le trésor de leur fidélité ;

Qui, sous un joug de fer, avec idolâtrie

Entretiennent le feu sacré de la patrie :

Chez ces âmes, l'oubli n'aura jamais d'accès !

Que Dieu daigne venir en aide aux bons Français !