Le Cavalier

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Il est bien las, le vieux cheval !

Après les fêtes sans pareilles

De son féroce carnaval,

Il a du sang jusqu'aux oreilles.

A présent que ses durs sabots

Ont piétiné dans la tuerie

Et qu'il s'est soûlé de tombeaux,

Il lui faudrait son écurie.

Il regarde les vastes cieux,

Extasié comme un bon moine,

Et lourd, immobile, anxieux,

Il soupire après son avoine.

Il rêve au gazon vert du parc

Où le flot argenté ruisselle ;

Mais son vieux cavalier Bismarck

Sur son dos se remet en selle.

Pâle, dans le flanc du coursier

Que serrent ses genoux, il entre

Son cruel éperon d'acier ;

Il lui laboure son vieux ventre.

L'écuyer, roide et sans défaut,

Qui dans les entrailles lui plante

Ce fer, dit : Crève s'il le faut,

Mais poursuivons l'œuvre sanglante.

Pour que nos vieux cœurs allemands

Se repaissent de funérailles,

Viens fouler sous tes pieds fumants

Des cervelles et des entrailles.

Écume et déchire ton mors !

Mais toujours, comme nous le sommes,

Soyons des faiseurs de corps morts :

Crève, mais foule aux pieds des hommes !