Le Cèdre

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Que nous dit-on ? Monsieur Perrin

S'en irait de la Comédie !

Et d'où vient ce bruit-là ? Du Rhin,

Ou du Gange, ou de la Médie ?

La Comédie ! ô cieux flottants,

Vous le savez, monsieur Émile

Perrin y sera dans cent ans

Et, je l'espère aussi, dans mille.

Comme la froide goutte d'eau,

Coulant toujours, perce la roche,

Un temps, derrière le rideau,

Vient et patiemment s'approche

Où Victor Hugo sera vieux.

Les gens de notre âge sinistre

Pourront braver les envieux.

Coquelin sera mort, ministre.

Mademoiselle Reichemberg,

Se penchant vers l'ombre éternelle,

Aura des blancheurs d'iceberg,

Ainsi que madame Pernelle.

Le vieux comédien Truffier,

Beau de sa gloire octogénaire,

Ne sachant à qui se fier,

Trouvera que tout dégénère.

Ce temps que la Messagère a

Prédit, viendra ; mais, quoi qu'on die,

Monsieur Perrin dirigera

Plus que jamais la Comédie.

Plus tard, plus tard, encor plus tard,

L'homme futur, avec délice

Quittant le canon, ce pétard,

Reprendra l'arc géant d'Ulysse.

Paris, détruit comme Senlis,

Sera ce que sont à cette heure

Ecbatane et Persépolis.

Alors, mes amis, l'âme en pleure !

La Seine, où parfois nous plongeons

Et dont notre ville s'honore,

Sera la pâture des joncs

Murmurant dans le vent sonore.

Un cèdre croîtra, souverain,

Sur la place où l'on jouait Phèdre

Mais monsieur Émile Perrin

Dirigera toujours — le cèdre !