Le cercueil vivant

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1930-01-01 - 1930-01-01

Elle-même l'avait choisie,

(O fantaisie !)

Cette bière d'un travail fin

Que l'on vient de fermer enfin.

Elle n'était pas étrangère.

Vide et légère,

Parmi d'autres meubles pesants

Elle attendait depuis des ans.

La funèbre plaisanterie,

Sans qu'on en rie

— Car qui donc y pensait encor ? —

Tout à coup redevient la mort.

U n matin voici que l'on visse

Le bois qui crisse,

Long bruit qui fait grincer des dents,

— Et que le cadavre est dedans.

Jadis, l'artiste bien vivante

Et qui se vante

De n'avoir jamais peur de rien,

S'y allonge et s'y trouve bien.

Que fut alors sa rêverie ?

Toute fleurie

Elle faisait la morte, mais

Son instinct lui disait : « Jamais ! »

Puis, dans la bière parfumée

Eut inhumée,

Afin d'être relue un jour,

La correspondance d'amour.

Or, à présent que dans l'étroite

Et longue boîte

La défunte au masque sculpté

Repose pour l'éternité,

Quatre planches de bois de rose,

Dans l'ombre close

Où sa robe est comme un grand lys,

Se souviennent du temps jadis.

« Te rappelles-tu, disent-elles,

Comme étaient belles

Tes formes pleines de secrets ?…

De doux bruit quand tu respirais !

« Nous et toi répétions nos rôles.

Oui, tes épaules

Nous en connaissons le contour,

Et tout ton frêle corps d'amour.

« Plus tard, oh ! ces lettres ! Ces lettres

D'enfants, de maîtres !

Nous t'en redirons la teneur,

Nous les savons toutes par cœur !

« Écoute-les parler : Quand même !

Et puis : « Je t'aime ! »

Écoute, écoute te bercer

La voix du fabuleux passé.

« Ton heure a sonné. Mais qu'importe

Que tu sois morte ?

Plus familière qu'un toit

Ta bière demeure avec toi.

« Le tombeau lourd comme une meule

Te laisse seule ;

Mais, pour charmer ton au-delà,

Moi, ton vieux cercueil, je suis là !

« La grande foule va se taire.

Dans le mystère

Nous, nous parlerons nuit et jour

De beauté, de gloire et d'amour ! »

Et c'est ainsi, lorsque tout cesse,

Que, dans la caisse

Terrible où sa dépouille dort,

Sarah Bernhardt, malgré la mort,

Est couchée avec sa jeunesse.