Le chalut

By Jean Richepin

Written 1894-01-01 - 1894-01-01

Encore un tour au treuil ! Hardi ! Du jus de bras !

Vʼlà le fer du chalut qui sort son nez au ras.

Encore un tour ! Il va saillir hors de la tasse.

Et la chausse ne m’a pas l’air d’une tétasse,

Hein, les gas ? Ça vous souque aux poignes. Le filin

Se tend raide à péter. Bon signe que c’est plein !

Le chalut en effet monte au bout de la drisse,

Plein et lourd, gonflé rond comme un sein de nourrice.

Un moment, au-dessus du pont, en globe il pend.

Largue tout ! Et ce lait de poissons se répand,

Pêle-mêle de sauts, de couleurs, d’étincelles.

Est-ce toi, l’arc-en-ciel en morceaux, qui ruisselles ?

On le dirait, de vrai. Comment avec des mots

Peindre ces tons, ces fleurs, ces pierres, ces émaux.

Cette chair miroitante en fouillis de lumières,

Et ces splendeurs aux yeux des marins coutumières,

Mais qui pour mes regards de novice terrien

Ont l’aspect d’un prodige et ne rappellent rien ?

Et quel tas ! On en a plus haut qu’à demi-botte.

On glisse là-dedans comme un homme en ribote

Qui parmi des écrins et sur un médaillier

Piétinerait dans la montre d’un joaillier.

Encor tous les joyaux de toutes les vitrines

Pâliraient-ils devant les ventres, les poitrines,

Les nageoires, les dos, les têtes de ces corps

Où le prisme défait et refait mille accords.

J’exagère ? Non pas. Qu’il vienne un lapidaire,

Un peintre, le plus grand, qu’il voie et considère

Si ce n’est pas assez pour lui faire dire oh !

Du plus humble de ces poissons, du maquereau.

Le ventre est d’argent clair et de nacre opaline,

Et le dos en saphir rayé de tourmaline

Se glace d’émeraude et de rubis changeant.

Au moment de la mort, sur la nacre, l’argent.

Le saphir, le rubis, l’émeraude, une teinte

De rose et de lilas s’allume, puis, éteinte,

Se fond en un bouquet fané délicieux

Plus tendre que celui du couchant dans les cieux.

Et ce turbot, marbré comme une agate obscure !

Et ce merlan qui semble un poignard en mercure !

Et la plie orangée, aux lunules de fiel !

Et celle en disque blond, tel un gâteau de miel !

Et le crapaud de mer, corps d’azur, tête plate

Où rutilent deux yeux à prunelle écarlate !

Et le hareng, vêtu d’éclairs phosphorescents !

Et que d’autres, qui sont et des mille et des cents !

Et leurs formes aussi ! C’est la sole en ellipse ;

Le chabot monstrueux, bête d’Apocalypse ;

Le grondin, dont le chef carré fait un marteau ;

Le bar au gabarit modèle de bateau ;

Le homard qui cisaille et le crabe qui fauche ;

La limande, yeux à droite, et la barbue, à gauche ;

L’oursin en hérisson et le congre en serpent ;

La raie, avec sa queue épineuse qui pend.

Et ses nageoires, dont les rhythmiques détentes

À la large envergure ont l’air d’ailes battantes ;

D’autres ; d’autres encor ! Mais pendant qu’à l’écart

J’emprisonne dans les cachots de mon regard

Ces formes, ces couleurs, rapidement notées,

Nos gas, répartissant les poissons par hottées,

Les descendent à fond de cale. On est chantant ;

La pêche est bonne ; on va continuer d’autant.

Range à border l’écoute ! Et vire à contre brise !

Il faut retrouver champ où le chalut ait prise,

Et que le vent grand’largue appuyant le bateau

Traîne bien au tréfond la chausse et le rateau.

Adieu-vat ! C’est paré. Laisse filer la chaîne.

Nageons dret, et que la relevaille prochaine

Plaise à nos gas autant que celle-ci leur plut !

Que la chausse se gave à crever le chalut !

Faudra du jus de bras encor. Mais, n’ayez crainte,

Ce n’est pas ça qui manque, et gaîment l’on s’éreinte

Quand on sent que d’aplomb ça souque en remontant.

On tirera d’un poing léger, d’un cœur content,

Pour revoir le butin pendre au bout de la drisse,

Plein et lourd, gonflé rond comme un sein de nourrice.

Celui qui trimerait alors en maugréant

Serait un failli chien, sans cœur et fainéant ;

Car ça, qui du chalut charge et distend les mailles,

C’est du pain pour les vieux, la femme et les marmailles.