Le Chant de la Coupe

By Auguste Brizeux

Written 1874-01-01 - 1874-01-01

DANS ma chaumière, un soir, prés d’un grand feu de lande,

Je rêvais ; des amis faisaient cercle ; et voilà

Que, soulevant ma tasse, un des chefs de la bande

Ainsi, pour dissiper mes rêves, me parla :

« Aime ton humble coupe. Elle est de buis, qu’importe !

Le buis solide et dur te sied, chanteur breton ;

Et sur le pied d’étain qui l’orne et la supporte,

Dans un double idiome on peut lire ton nom.

« Vois, nul encor n’a bu dans la coupe celtique.

Toi-même la creusas de tes pieuses mains.

Évoquant, évoquant les Esprits d’Armorique

Depuis prés de mille ans couchés sous les dôl-mens.

« Tous se sont éveillés ! Mélodieuse troupe,

Ils sont venus à toi comme des échansons ;

Et voici qu’enivrés aux vapeurs de ta coupe,

Sur les bords de Cornouaille ils versent tes chansons.

« Ils nous versent l’amour des coutumes rustiques,

Le bonheur d’aller fiers sous d’immenses cheveux,

D’avoir un parler pur entre les plus antiques

Qu’il faut transmettre pur à nos derniers neveux.

Oui, tes chants ont dit vrai : Les bruyères sont belles,

Nos yeux s’ouvrent plus grands aux aspects du pays,

Plus fervents nous prions sur le sol des chapelles,

Nous allons plus joyeux sous l’ombre des taillis.

« O poète rustique ! ô poète sincère !

Sois heureux de ta coupe et redis en tout lieu

Ce vers qui soutiendra souvent notre misère :

« Aimons notre pays et surtout aimons Dieu !… »

« Et puis, il t’en souvient, si, bravant ton étoile.

Tu l’emplissais de vin rafraîchi dans l’Ellé,

Une vierge était là plus blanche que son voile,

Et cette belle enfant te disait consolé.

« Aime ton humble coupe, et de vin ou de cidre

Emplis-la jusqu’aux bords pour noyer tes douleurs ;

Si les flots fermentés laissent surnager l’hydre,

Alors, les yeux au ciel, bois ton fiel et tes pleurs. »

Et moi je répondis : « Tes discours, ô Jérôme,

Sont un miel savoureux qui pénètre le cœur ;

En creusant tes sillons si tu chantes, jeune homme,

Tes grands bœufs fatigués reprennent leur vigueur ! »