Le chant du départ

By Edmond Haraucourt

Written 1885-01-01 - 1885-01-01

Chantez, chantez la patrie !

Chantez. — Un corbeau vole autour de son blason :

Oh ! les fils derniers-nés de la race appauvrie,

Dépravés de vertus, de vice et de raison !

C’est l’heure de pleurer sur la gloire latine.

Aux Barbares ! La mort nous veut, la mort s’obstine :

J’entends le bruit des pas qui tremble à l’horizon…

Chantez, chantez la patrie !

Chantez. — Voici venir l’ère des longs repos,

Temples, palais, les murs ont croulé ; le vent crie

Dans la forêt qui houle où claquaient vos drapeaux…

Ô Carthage, ô Sion ! Ninive et Babylone !

Du sable ! Le chacal hurle dans le cyclone,

Et le pâtre tremblant éloigne ses troupeaux…

Chantez, chantez la patrie !

Chantez. — L’Océan blême a bondi sur les monts :

L’Atlantide surgit de la mer qui charrie

Des archipels de glace et des flux de limons !

La barque et le requin glissent sur les collines,

Et nos dieux sont couchés dans les mousses salines

Où le corail fleurit entre les goémons…

Chantez, chantez la patrie !

Chantez. — La Terre est morte : il fait froid, il fait nuit ;

Les volcans sont éteints et la mer est tarie ;

Plus d’air, plus de couleur, rien ne bouge, nul bruit,

Et le ciel uniforme a des teintes de cendre.

C’est la fin : le Soleil nous regarde descendre,

Et la Terre descend, et le Soleil languit…

Chantez, chantez la patrie !