Le chant du vieux berger

By Victor Hugo

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Je suis vieux, mais, ô lauriers-roses,

Ô lys, cela n'empêche pas

Toutes sortes de tendres choses,

Toutes sortes de frais appas,

De s'épouser, rayons, haleines,

Dans les champs pleins de douces voix,

Et l'aube de dorer les plaines,

Et l'oiseau de chanter au bois.

Les fleurs écoutent la promesse

Du papillon ; la tiendra-t-il ?

Est-ce une orgie, est-ce une messe

Que ce radieux mois d'avril ?

Un vieux de plus dans la :nature,

Ce n'est que quelqu'un qui s'en va ;

Toujours, à la Sombre ouverture,

Chérubin lui-même arriva.

Je suis vieux ; mais pourvu que j'aime,

Je n'ai rien à me reprocher

Et l'abeille ira tout de même

Cajoler la fleur du pêcher.

Le vent fredonne, l'eau miroite,

Le gai lapin sort du terrier ;

La rose se tient toute droite

Comme une fille à marier.

Des couples dans l'ombre s'effacent,

Les grands chênes chassent le jour ;

Que voulez-vous que les, bois fassent

Si ce n'est de cacher l'amour ?

Les nids ont, l'arbre pour complice ;

L'amour prend les cœurs à sa glu ;

Il faut bien que tout s'accomplisse

Comme le bon Dieu l'a voulu.

Les feuilles sont les sœurs des ailes ;

Un bosquet c'est une cloison ;

Les bois sont complaisants aux belles,

Et je trouve qu'ils ont raison.

Aimons ! c'est ce qu'avril préfère.

Avec tous ses chiens sans colliers

Diane indignée a beau faire

Un bruit fauve au fond des halliers,

Cette grande vierge, farouche.

Perd son temps contre les amants ;

L'amour c'est la bouche, et la bouche,

C'est l'éclair qui fait des serments ;

Qu'importe Diane et ses dogues !

Chloé trouve Atys éloquent.

Les bois aiment ces dialogues

Que ponctue un baiser fréquent.

La nature est l'immense alcôve ;

Et c'est ainsi que tout se perd,

Et c'est ainsi que tout se sauve ;

Cupidon, c'est l'enfant expert ;

Il est subtil, il est superbe ;

Vaste hymen providentiel !

Les daims font l'idylle dans l'herbe,

L'aigle fait l'épopée au ciel.

On entend des murmures d'âmes ;

Toute l'ombre est un grand frisson ;

Et je sais encor l'air, mesdames,

Si je ne sais plus la chanson.