Le Charmeur

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Tandis que les jeunes Bretons

Sous l'éclair du soleil oblique

Passaient, et que leurs pelotons

Criaient : Vive la République !

On m'a montré, parmi leurs flots,

Dans les brumes orientales,

Un sous-lieutenant de moblots

Dont le regard charme les balles.

Sa moustache est comme un fil d'or ;

C'est un enfant à la main blanche,

Et le ciel se reflète encor

Dans sa prunelle de pervenche.

Il fait beau voir ces yeux ardents

Et ce jeune corps svelte et grêle.

Il va seul, une fleur aux dents,

Où le plomb siffle comme grêle,

Et les balles, dont les réseaux

S'entre-croisent dans la tourmente,

Voltigent, comme des oiseaux,

Autour de sa tête charmante

Et le semblent caresser, mais

Sans songer à lui faire injure

Et sans même offenser jamais

Les boucles de sa chevelure.

Les femmes l'admirent aussi ;

Mais bien loin d'être leur esclave,

Il n'a d'elles aucun souci.

Car sachez que ce jeune brave

A fait un pacte avec la Mort,

Et cette noire enchanteresse,

Dont la dent cruelle nous mord,

Doit être sa seule maîtresse.

Il marche au feu comme il lui plaît,

Grâce à la Déesse impassible

Qui toujours le protège. Elle est

Sa Dame, et le rend invincible.

Elle aura cet amant si cher,

Mais quand nos ennemis superbes,

Navrés et meurtris dans leur chair,

Dormiront couchés sous les herbes.

Car le héros, qu'avec amour

Elle suit de ses yeux d'ivoire,

Ne doit l'épouser que le jour

De notre suprême victoire !