Le châtiment
By Albert Angot
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Je relisais hier ce chant plein d’harmonie
Que jadis inspirait à ton puissant génie,
Hugo, l’Arc de Napoléon,
Cet arc démesuré, ciselé par l’Histoire,
Ensemble monstrueux de pierre et de victoire,
Portique où s’épèle un grand nom.
Quand tu chantais si bien ce monument sublime,
Ton front étincelant d’un orgueil légitime
N’était point voilé par l’erreur.
Poëte, je t’aimais ; et ta chaude pensée
Se répandait alors en mon âme glacée,
Et l’enflammait de son ardeur.
Avec toi je cherchais à voir, au sein des âges,
Comme un oiseau perdu dans le bleu des nuages,
Ton arc paré des mains du temps,
Son fronton effeuillé, ses sculptures rongées,
Par les sombres lichens et le lierre ombragées
Dans leurs replis intelligents.
Les âges, suivant toi, de leur touche hardie
Devaient seuls ébrécher la grande Arche verdie
Qui gardait sa virginité.
A t’en croire, jamais le canon ou la honte
Ne devait de son front que le ciel seul surmonte
Ternir la vieille majesté.
Alors, sur le débris de la vile endormie,
Comme un cadavre immense à la face blêmie,
Sur ton Paris mort pour toujours,
Tu voyais se dresser un glorieux triangle
Dont la Colonne et l’Arc formaient chacun un angle
Avec Notre-Dame et ses tours.
Erreur ! Illusion ! Songe trop éphémère !
Toi-même de tes mains as détruit la chimère
Que tu caressais autrefois.
Regarde donc, Hugo ! la Colonne est à terre ;
Et Notre-Dame voit la grande Arche de pierre
Blessée en plus de mille endroits.
Paris est là fumant, ainsi qu’une fournaise,
Comme un vaste volcan, las de vomir à l’aise
Lave et roches en fusion.
Ses porches, ses clochers aux voix tumultueuses,
Ses dômes, ses palais, ses cités tortueuses
Sont dans la désolation.
On dirait qu’on entend gémir, comme un murmure,
Comme un écho lointain mourant sous la ramure,
Les sons affaiblis du canon.
La guerre sociale a sévi dans sa rage ;
Hugo, tu secondais dans l’ombre son ouvrage.
Hugo, sois maudit, ô démon !
Ah ! pourquoi flattais-tu, dis-moi, la populace ?
Pourquoi ton grand esprit recherchait-il sa grâce,
De maints sophismes enflammé ?
Ah ! le cœur qui conçut un acte détestable
A la raison parait mille fois plus coupable
Que le bras qui l’a consommé.
Il ne faut pas jouer avec la multitude :
Elle a toujours passé, dans son incertitude,
Le but qui lui fut imposé.
Toi qui l’as comparée à l’océan qui gronde,
Tu sais fort bien que seul, Dieu, le maître du monde,
Peut dompter le flot courroucé.
Allons ! baisse ton front, trop orgueilleux poëte.
Sous le poids de nos maux on peut courber la tête
Devant la droite du Seigneur.
Grande est la majesté qui souvent s’humilie.
Le génie hors le bien marche vers la folie
Qui vient succéder à l’erreur.
La flamme qui semait dans Paris l’incendie,
Le marteau qui frappait la Colonne hardie,
Le canon qui de ses boulets
Mutilait les parois de l’Arche triomphale,
Tu les as suscités, dans ton erreur fatale ;
Par tes cris tu les appelais.
Baisse ton front, vieillard, ou crains un Dieu sévère.
S’il eut longtemps pour toi la faiblesse d’un père,
Il peut te punir maintenant.
N’as-tu pas abusé de ses dons, du génie
Dont il orna ton âme en une heure bénie ?
Poëte, crains le châtiment.
Peut-être, il a déjà touché ton front superbe :
Les fleurs qui le paraient sont gisantes dans l’herbe ;
Ton fils est mort loin de tes bras.
Meurice est dans les fers ; Paris, ta grande ville,
Est pleine de débris, et la guerre civile
Expire devant nos soldats.
Tu marches dans l’exil ; et la terre étrangère,
Comme autrefois, pour toi n’est plus hospitalière.
Partout, tu peux être chassé,
Jusqu’à ce que la mort, éteignant ta paupière,
Vienne poser sa main plus froide que la pierre
Sur ton cœur saignant et brisé.