Le chêne

By Camille Saint-Saëns

Written 1890-01-01 - 1890-01-01

Le chêne a-t-il grandi ? tient-il bien sa promesse,

Ami des anciens jours ?

Et ce que tu disais de lui dans sa jeunesse,

Le penses-tu toujours ?

Oui, c’était bien un chêne, et d’une fleur de serre

Il n’a pas l’agrément ;

Son écorce est rugueuse et sombre : en pleine terre

Il a crû lentement.

Sa racine a senti bien souvent de la roche

Le contact détesté ;

Mais elle la contourne et sur elle s’accroche

Avec ténacité.

Sa tête sans orgueil dépasse à peine l’herbe.

Qui durera verra !

L’herbe sera fauchée, et la cime superbe

Longtemps s’élèvera.

L’arbuste pousse vite et son riche feuillage

A bientôt recouvert

Le jeune arbre sans grâce et sans fleurs, qu’un même âge

Fait moins fort et moins vert.

Sois patient ! le Temps qui sans pitié ravage

Et la tige et la fleur

De l’arbuste, saura du vieux chêne sauvage

Consacrer la valeur ;

Ses branches se tordant ainsi que des reptiles

Croîtront dans l’avenir,

Quand on aura perdu des plantes inutiles

Même le souvenir.

À toi merci, prophète aux strophes téméraires,

Pour avoir deviné

Que le frêle arbrisseau, battu des vents contraires,

Était prédestiné !