Le chêne du parc détruit

By Victor Hugo

Written 1865-01-01 - 1865-01-01

— Ne me plains pas, me dit l'arbre,

Autrefois, autour de moi,

C'est vrai, tout était de marbre,

Le palais comme le roi.

Je voyais la splendeur fière

Des frontons pleins de Césars,

Et de grands chevaux de pierre

Qui se cabraient sous des chars.

J'apercevais des Hercules,

Des Hébés et des Psychés,

Dans les vagues crépuscules

Que font les rameaux penchés.

Je voyais jouer la reine ;

J'entendais les hallalis ;

Comme grand seigneur et chêne,

J'étais de tous les Marlys.

Je voyais l'alcôve auguste

Où le dauphin s'accomplit,

Leurs majestés jusqu'au buste,

Lauzun caché sous le lit.

J'ai vu les nobles broussailles ;

J'étais du royal jardin ;

J'ai vu Lachaise à Versailles

Comme Satan dans Éden.

Une grille verrouillée,

Duègne de fer, me gardait ;

Car la campagne est souillée

Par le bœuf et le baudet,

L'agriculture est abjecte,

L'herbe est vile, et vous saurez

Qu'un arbre qui se respecte

Tient à distance les prés.

Ainsi parlait sous mes voûtes

Le bon goût, sobre et direct,

J'étais loin des grandes routes

Où va le peuple, incorrect.

Le goût fermait ma clôture ;

Car c'est pour lui l'A bé cé

Que, dans l'art et la nature,

Tout soit derrière un fossé.

J'ai vu les cœurs peu rebelles,

Les grands guerriers tourtereaux,

Ce qu'on appelait les belles,

Ce qu'on nommait les héros.

Ces passants et ces passantes

Éveillaient mon grondement.

Mes branches sont plus cassantes

Qu'on ne croit communément.

Ces belles, qu'on loue en masse,

Erraient dans les verts préaux

Sous la railleuse grimace

De Tallemant des Réaux.

Le héros, grand sous le prisme,

Était prudent et boudeur,

Et mettait son héroïsme

À la chaîne en sa grandeur.

Dans la guerre meurtrière,

Le prince avait le talent

D'être tiré par-derrière

Par quelque Boileau tremblant.

La raison d'État est grave ;

Il s'y faisait, par moment,

De crainte d'être trop brave,

Attacher solidement.

J'ai vu comment, d'une patte,

En ce siècle sans pareil,

On épouse un cul-de-jatte,

Et de l'autre, le soleil.

J'ai vu comment grince et rôde,

Loin des pages polissons,

L'auteur valet qui maraude

Des rimes dans les buissons.

Ces poètes à rhingraves

Étaient hautains et hideux ;

C'étaient des Triboulets graves ;

Ils chantaient ; et chacun d'eux,

Pourvu d'un honnête lucre,

De sa splendeur émaillait

Le Parnasse en pain de sucre

Fait par Titon du Tillet.

Ces êtres, tordant la bouche,

Jetant leurs voix en éclats,

Prenaient un air très farouche

Pour faire des vers très plats.

Dans Marly qui les tolère,

Ils marchaient hagards, nerveux,

Les poings crispés, l'œil colère,

Leur phrase dans leurs cheveux.

À Lavallière boiteuse

Ils donnaient Chypre et Paphos ;

Et leur phrase était menteuse,

Et leurs cheveux étaient faux.

Toujours, même en un désastre,

Les yeux étaient éblouis,

Le grand Louis, c'était l'astre ;

Dieu, c'était le grand Louis.

Bossuet était fort pleutre,

Racine inclinait son vers ;

Corneille seul, sous son feutre,

Regardait Dieu de travers.

Votre race est ainsi faite ;

Et le monde est à son gré

Pourvu qu'elle ait sur sa tête

Un olympe en bois doré.

La Fontaine offrait ses fables ;

Et, soudain, autour de lui,

Les courtisans, presque affables,

Les ducs au sinistre ennui,

Les Bâvilles, les Fréneuses,

Les Tavannes teints de sang,

Les altesses vénéneuses,

L'affreux chandelier glissant,

Les Louvois nés pour proscrire,

Les vils Chamillards rampants,

Gais, tournaient leur noir sourire

Vers ce charmeur de serpents.

Dans le parc froid et superbe,

Rien de vivant ne venait ;

On comptait les brins d'une herbe

Comme les mots d'un sonnet.

Plus de danse, plus de ronce ;

Comme tout diminuait !

Le Nôtre fit le quinconce

Et Lulli le menuet.

Les ifs, que l'équerre hébète,

Semblaient porter des rabats ;

La fleur faisait la courbette,

L'arbre mettait chapeau bas.

Pour saluer dans les plaines

Le Phébus sacré dans Reims,

On donnait aux pauvres chênes

Des formes d'alexandrins.

La forêt, tout écourtée,

Avait l'air d'un bois piteux

Qui pousse sous la dictée

De monsieur l'abbé Batteux.

Les rois criaient : Qu'on fracasse,

Et qu'on pille ! Et l'on pillait.

À leurs pieds la Dédicace,

Muse en carte, souriait.

Cette muse préalable,

Habile à brûler l'encens

Même le moins vraisemblable,

Tirait la manche aux passants,

En gardant le seuil d'ivoire

Du dieu du sacré vallon,

Vendait pour deux sous de gloire

À la porte d'Apollon.

On traquait les calvinistes.

Moi, parmi tous ces fléaux,

J'avais dans mes branches tristes

Le peigne de Despréaux.

J'ai vu ce siècle notoire

Où la Maintenon sourit,

Si blanche qu'on la peut croire

Femelle du Saint-Esprit.

Quelle féroce colombe !

J'ai vu frémir d'Aubigné

Quand sur son nom, dans sa tombe,

L'édit de Nante a saigné.

Tout s'offrait au roi : les armes,

Les amours, les cœurs, les corps ;

La femme vendait ses charmes,

Le magistrat ses remords.

La cour, peinte par Brantôme,

Reparaît pour Saint-Simon.

Derrière le roi fantôme

Rit le confesseur démon.

Tout ce temps-là m'importune.

Des fadeurs, ou des venins.

La grandeur de leur fortune

Rapetisse encor ces nains.

On a le faux sur la nuque ;

Il règne bon gré mal gré ;

Après un siècle en perruque

Arrive un siècle poudré.

La poudre à flots tourbillonne

Sur le bon peuple sans pain.

Voici qu'à Scapiglione

Succède Perlinpinpin.

L'art se poudre ; c'est la mode.

Voltaire, au fond peu loyal,

Offre à Louis quinze une ode

Coiffée à l'oiseau royal.

La monarchie est bouffonne ;

La pensée a des bâillons ;

Au-dessus de tout, plafonne

Un règne en trois cotillons.

Un beau jour s'ouvre une trappe ;

Tout meurt ; le sol a cédé.

Comme un voleur qui s'échappe,

Ce monde s'est évadé.

Ces rois, ce bruit, cette fête,

Tout cela s'est effacé

Pendant qu'autour de ma tête

Quelques mouches ont passé.

Moi je suis content ; je rentre

Dans l'ombre du Dieu jaloux ;

Je n'ai plus la cour, j'ai l'antre :

J'avais des rois, j'ai des loups.

Je redeviens le vrai chêne.

Je croîs sous les chauds midis ;

Quatre-vingt-neuf se déchaîne

Dans mes rameaux enhardis.

Trianon vieux sent le rance.

Je renais au grand concert ;

Et j'appelle délivrance

Ce que vous nommez désert.

La reine eut l'épaule haute,

Le grand dauphin fut pied-bot ;

J'aime mieux Gros-Jean qui saute

Librement dans son sabot.

Je préfère aux Léonores

Qu'introduisaient les Dangeaux,

Les bons gros baisers sonores

De mes paysans rougeauds.

Je préfère les grands souffles,

Les bois, les champs, fauve abri,

L'horreur sacrée, aux pantoufles

De madame Dubarry.

Je suis hors des esclavages ;

Je dis à la honte : Assez !

J'aime mieux les fleurs sauvages

Que les gens apprivoisés.

Les hommes sont des ruines ;

Je préfère, ô beau printemps,

Tes fiertés pleines d'épines

À ces déshonneurs contents.

J'ai perdu le Roquelaure

Jasant avec la Boufflers ;

Mais je vois plus d'aube éclore

Dans les grands abîmes clairs.

J'ai perdu monsieur le nonce,

Et le monde officiel,

Et d'Antin ; mais je m'enfonce

Toujours plus avant au ciel.

Décloîtré, je fraternise

Avec les rustres souvent.

Je vois donner par Denise

Ce que Célimène vend.

Plus de fossé ; rien n'empêche,

À mes pieds, sur mon gazon,

Que Suzon morde à sa pêche,

Et Mathurin à Suzon.

Solitaire, j'ai mes joies.

J'assiste, témoin vivant,

Dans les sombres claires-voies,

Aux aventures du vent.

Parfois dans les primevères

Court quelque enfant de quinze ans ;

Mes vieilles ombres sévères

Aiment ces yeux innocents.

Rien ne pare un paysage,

Sous l'éternel firmament,

Comme une fille humble et sage

Qui soupire obscurément.

La fille aux fleurs de la berge

Parle dans sa belle humeur,

Et j'entends ce que la vierge

Dit dans l'ombre à la primeur.

J'assiste au germe, à la sève,

Aux nids où s'ouvrent des yeux,

À tout cet immense rêve

De l'hymen mystérieux.

J'assiste aux couples sans nombre,

Au viol, dans le ravin,

De la grande pudeur sombre

Par le grand amour divin.

J'assiste aux fuites rapides

De tous ces baisers charmants.

L'onde a des cœurs dans ses rides ;

Les souffles sont des amants.

Cette allégresse est sacrée,

Et la nature la veut.

On croit finir, et l'on crée.

On est libre, et c'est le nœud.

J'ai pour jardinier la pluie,

L'ouragan pour émondeur ;

Je suis grand sous Dieu ; j'essuie

Ma cime à la profondeur.

L'hiver froid est sans rosée ;

Mais, quand vient avril vermeil,

Je sens la molle pesée

Du printemps sur mon sommeil.

Je la sens mieux, étant libre.

J'ai ma part d'immensité.

La rentrée en équilibre,

Ami, c'est la liberté.

Je suis, sous le ciel qui brille,

Pour la reprise des droits

De la forêt sur la grille,

Et des peuples sur les rois.

Dieu, pour que l'Éden repousse,

Frais, tendre, un peu sauvageon,

Presse doucement du pouce

Ce globe, énorme bourgeon.

Plus de roi. Dieu me pénètre.

Car il faut, retiens cela,

Pour qu'on sente le vrai maître,

Que le faux ne soit plus là.

Il met, lui, l'unique père,

L'Éternel toujours nouveau,

Avec ce seul mot : Espère,

Toute l'ombre de niveau.

Plus de caste. Un ver me touche,

L'hysope aime mon orteil.

Je suis l'égal de la mouche,

Étant l'égal du soleil.

Adieu le feu d'artifice

Et l'illumination.

J'en ai fait le sacrifice.

Je cherche ailleurs le rayon.

D'augustes apothéoses,

Me cachant les cieux jadis,

Remplaçaient, dans des feux roses,

Jéhovah par Amadis.

On emplissait la clairière

De ces lueurs qui, soudain,

Font sur les pieds de derrière

Dresser dans l'ombre le daim.

La vaste voûte sereine

N'avait plus rien qu'on pût voir,

Car la girandole gêne

L'étoile dans l'arbre noir.

Il sort des feux de Bengale

Une clarté dans les bois,

Fière, et qui n'est point l'égale

De l'âtre des villageois.

Nous étions, chêne, orme et tremble,

Traités en pays conquis

Où se débraillent ensemble

Les pétards et les marquis.

La forêt, comme agrandie

Par les feux et les zéphirs,

Avait l'air d'un incendie

De rubis et de saphirs.

On offrait au prince, au maître,

Beau, fier, entouré d'archers,

Ces lumières, sœurs peut-être

De la torche des bûchers.

Cent mille verroteries

Jetaient, flambant à l'air vif,

Dans le ciel des pierreries

Et sur la terre du suif.

Une gloire verte et bleue,

Qu'assaisonnait quelque effroi,

Faisait là-haut une queue

De paon en l'honneur du roi.

Aujourd'hui,c'est un autre âge,

Et les flambeaux sont changeants,

Je n'ai plus d'autre éclairage

Que le ciel des pauvres gens.

Je reçois dans ma feuillée,

Sombre, aux mille trous vermeils,

La grande nuit étoilée,

Populace de soleils.

Des planètes inconnues

Poussent sur mon dôme obscur,

Et je tiens pour bien venues

Ces coureuses de l'azur.

Je n'ai plus les pots de soufre

D'où sortaient les visions ;

Je me contente du gouffre

Et des constellations.

Je déroge, et la nature,

Foule de rayons et d'yeux,

M'attire dans sa roture,

Pêle-mêle avec les cieux.

Cependant tout ce qui reste,

Dans l'herbe où court le vanneau

Et que broute l'âne agreste,

Du royal siècle a giorno ;

Tout ce qui reste des gerbes,

De Jupin, de Sémélé,

Des dieux, des gloires superbes,

Un peu de carton brûlé ;

Dans les ronces paysannes,

Au milieu des vers luisants,

Les chandelles courtisanes,

Et les lustres courtisans ;

Les vieilles splendeurs brisées,

Les ifs, nobles espions,

Leurs altesses les fusées,

Messeigneurs les lampions ;

Tout ce beau monde me raille,

Éteint, orgueilleux et noir ;

J'en ris, et je m'encanaille

Avec les astres le soir.