Le cheval et le cavalier

By Hippolyte Baye

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

« En avant !… » et dans la mêlée,

Le colonel, l'épée au vent,

Guide la colonne ébranlée

Qui gronde et s'écrie : « En avant ! »

Dédaigneux d'effleurer la terre,

Fendant l'air d'un front familier,

Voyez bondir vers le cratère

Le cheval et le cavalier !

Ils volent : l'audace les mène.

Les tranchants tombent sans remords.

Le bruit de la tempête humaine

Trouble jusqu'au monde des morts.

Contre les fers et les cartouches,

Là, ni rempart, ni bouclier.

Mais qu'importe aux élans farouches

Du cheval et du cavalier !

Dans la flamme un globe sonore

Monte et se fraie un long chemin.

Le sanglant et lourd météore

Fait pleuvoir partout du carmin.

Malheur ! un double cri d'angoisse

Répond à l'éclair meurtrier…

Le tourbillon poursuit et froisse

Le cheval et le cavalier.

Les morts rapides sont sereines.

Le soldat semblait endormi :

De la main, il serrait les rênes,

De l’œil, il cherchait l'ennemi.

Son compagnon dans les batailles

Agonise sur le hallier.

Le canon tinte aux funérailles

Du cheval et du cavalier.

Noble animal ! la douleur ronge

Tes flancs par l'obus entr'ouverts.

Pourtant tu lèches, comme en songe,

Les pleurs taris des gazons verts.

Vivras-tu ? De ta riche veine

Perdras-tu le trésor entier ?

Toute espérance est-elle vaine ?

Vas-tu suivre ton cavalier ?

Mais ton jarret souple et rapide

Bat l'air, tressaille et se roidit.

Sur ton œil jadis intrépide

La Mort étend son doigt maudit.

Tout est fini ! Plus rien ne bouge

A ton col vierge du collier.

Dormez sous votre linceul rouge,

Dormez, cheval et cavalier.

S'il est une sphère invisible

Dont nul hôte ne doit périr,

Qu'elle soit bientôt accessible

Au couple qui sort de mourir.

Dieu du monde, vaste génie

De ce séjour hospitalier,

Dans cette existence infinie

Joins le cheval au cavalier.

Là, dans leur dernière patrie,

Là, par un éternel printemps,

Le long d'une molle prairie,

Qu'ils bondissent, les combattants !

Qu'un seul souvenir les escorte,

Le seul qui ne doit s'oublier :

Celui de l'amitié que porte

A son cheval le cavalier.