Le cheval et le mulet
Written 1854-01-01 - 1854-01-01
Au temps du moraliste Ésope,
Où, sous l'animale enveloppe,
Les bêtes avaient une voix
Pour nous parler et nous instruire,
On dit que l'on vit une fois
Ce qu'ici je m'en vais te dire :
Un cheval, tout fier de son rang,
Fort orgueilleux de sa naissance,
Cheval… enfin, cheval pur sang,
Né pour le faste et l'opulence,
A certain mulet de fermier
Faisait, dans maints et maints chapitres,
La légende de tous ses titres :
— Je suis, lui dit-il, le premier
De la maison ; chacun me fête ;
On vante mon agilité,
Et, lorsque par une coquette
Mon jeune maître est invité
A quelque charmant tête-à tête,
C'est moi qui l'entraîne au plaisir ;
Par ma grande vitesse, il goûte
Plus tôt le bonheur, et la route
N'est pas si longue à parcourir.
Toi, que fais-tu ?… Dès que l'aurore
Parait à l'horizon obscur,
A l'heure où moi je dors encore,
Sur ton dos le harnais impur
T'appelle au labour dans la plaine,
Ou, pour quelque ville lointaine,
La charrette est là qui t'attend.
Oh ! je te plains sincèrement !
— Quoi ! répond le mulet modeste,
Tu me plains ?… Merci ! je te l'atteste,
C'est moi qui te plains beaucoup,
Car je suis trop fier, du reste.
Du lourd collier de mon cou.
J'aime mon sort. De grâce ! cesse
De vanter le tien sur le mien !
Et que m'importe ton adresse,
Mon pauvre cheval ! retiens bien
Que mon sort est cent fois plus noble que le tien.
Car je sers le travail… toi, tu sers la paresse.