Le chèvre-pieds

By Pierre Quillard

Written 1897-01-01 - 1897-01-01

Sous cette roche en pleurs où dort la femme nue,

Nuage d'aube éparse en la menteuse nuit,

Le chèvre-pieds regarde à travers l'eau qui flue

Les lointaines maisons de labeur et de bruit.

Les tristes paysans se penchent vers la glèbe

Pour un baiser de serfs et de jaloux amants

Dont la bouche haineuse évoque de l'Érèbe

L'or futur des épis et des riches froments.

Avares de moissons qui fatiguent les granges,

Ils méprisent l'aurore et les soleils couchants

Et leur oreille est close aux paroles étranges

Qui montent des taillis, des sources et des champs ;

Et la charrue, avec les jours et les années,

Impitoyable au deuil des bois mystérieux

Offense la beauté des forêts profanées

Où rôdaient librement les fauves et les dieux.

Mais le sylvain survit à la sylve abattue ;

Dans l'antre encor voilé de feuillage, sa chair

Immortelle, à travers les siècles, perpétue

Le grand frisson d'amour qui fait tressaillir l'air ;

Et dans les flancs d'une passante solitaire

Il sème au chant des eaux et des rameaux flottants

Des fils aventureux affranchis de la terre

En qui bout la jeunesse héroïque des temps.